.jpg Voyages aux îles du grand océan - Jacques Antoine Moerenhout - 1837.

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VOYAGES

AUX ILES

DU GRAND OCÉAN.

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PARIS – IMPRIMERIE ET FONDERIE DE FAIN,
Rue Racine, no 4, place de l'Odéon.

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Tom Tyler,
Denver, Aug 05, 2025

TABLE

DES MATIERES.


DU PREMIER VOLUME.

première partie. – GÉOGRAPHIE.
. . . .

CHAPITRE PREMIER. îles pélagiennes
. . . .

Section.   II. Ducie 29
Section.  III. Elisabeth 31
Section.  IV. Pitcairn 32
. . . .


TOME II.

. . . .

troisième partie. HISTOIRE
. . . .

CHAPITRE PREMIER.
. . . .

Section.   II. Ducie 280
Section.  III.Elisabeth281
Section.  IV. Pitcaïrn283
.  .  .  . 

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SECTION II.

DUCIE.

(Incarnaction (?) de Quiros.)

      C'était l'île Ducie, ile si basse que nous ne pouvions la voir du pont, quoiqu'elle ne fût éloignée que de trois lieues au plus; et notre goëlette ayant été, pendant les dernières vingt-quatre heures, portée par les courans à plus de trente milles à l'ouest, nous pe nous en serions pas crus si près sans les oiseaux dont j'ai parlé; aussi ai-je remarqué, depuis, que ces oiseaux, surtout les blancs, sont d'excellens indices du voisinage d'une de ces îles inhabitées; que là, où on les voit en grand nombre, la terre n'est guère éloignée que de dix à douze milles; et que, par la direction de leur vol, vers le soir, il est facile de découvrir le gisement de la terre cherchée. Il paraît d'ailleurs que, suivant le temps, ils se tiennent toujours plus ou moins au vent de leur résidence habituelle. Poussés par une forte brise, en moins d'une heure nous en étions tout près; et en longeant le côté S.-S.-O., à la distance d'un demi-mille, nous reconnûmes en elle une de ces terres singulières, dont la base est de corail, et qui ont, dans leur intérieur, un lac d'eau salée. Celle-ci, déjà pourvue d'un sol sablonneux de plusieurs pieds d'élévation, est aussi couverte d'une

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verdure qui lui donne une belle apparence. Il ne s'y trouve point de cocotiers; les seuls arbres qu'on y distingue sont, comme dans toutes les îles de cette espèce, le pandanus et l'hibiscus, mais qui ne s'y élèvent guère que de dix à douze pieds.

      Le capitaine Beechey en a déterminé la position géographique à 24° 41' de lat. S., et 127° 6' de long. occid. (méridien de Paris).

      Elle n'a guère que cinq milles de circonférence. C'est la terre la plus rapprochée de l'Archipel dangeareux, et la plus orientale connue, après l'île de Pàques. Dangereuse comme toutes ces îles basses, pendant les nuits obscures, elle n'offre aucune ressource à la navigation, à moins que ce ne soit comme point de reconnaissance, et comme ayant au S.-E. une passe par laquelle des embarcations peuvent entrer dans son lac central. Il est assez probable qu'on y trouverait de l'eau douce, en pratiquant des trous dans les sables du côté du lac; observation applicable à presque toutes ces îles.

      Il était deux heures de l'après-midi quand nous quittàmes Ducie; et, filant sept noeuds, nous la perdîmes de vue. Nous voulions gagner Pitcaïrn; mais, désirant voir l'île Élisabeth, nous nous détournames un peu de notre route.

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SECTION III.

ELISABETH.

(San Juan Batista(?), de Quiros.)

      Nous eûmes connaissance de l'île Elisabeth le 18, vers midi; mais le vent ayant diminué, il était nuit quand nous la longeàmes d'assez près.

      Elle est située par 24° 21' de lat. S., et par 130° 38' de long. occ.(méridien de Paris).

      Elle est, avec l'île Sauvage de Cook, d'une formation qui a donné lieu à bien des hypothèses et à bien des discussions; car ressemblant à toutes les îles basses de l'Océanie, en ce qu'elle est, comme elles, composée seulement de corail, elle en diffère en ce qu'elle n'a point de lac central d'eau salée, et qu'au lieu de s'élever à peine de quelques pieds au-dessus du niveau de la mer, plate et unie à son sommet, elle mesure au moins quatre-vingts pieds de hauteur presque perpendiculaire sur toutes ses côtes.

      Nous ne l'approchâmes que d'un mille. Elle parait tout-à-fait à pic, et sur tous les points inabordable. Cependant elle est déjà revêtue de quelque verdure; et, comme les pluies l'arrosent souvent, il est possible qu'elle offre bientôt un sol cultivable; mais l'eau pourra bien y manquer long-temps encore.

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      J'y reviendrai dans mes remarques générales sur la formation de ces îles.

SECTION IV.

PITCAÏRN.

      De l'île Élisabeth nous nous dirigeâmes sur Pitcaïrn, que nous vîmes le 21, vers cinq heures du matin, à la distance de vingt-cinq milles. J'étais monté sur le pont dès l'instant où on l'avait annoncée, tant était grande mon impatience de voir cette terre qu'a rendue si célèbre la petite colonie anglaise qui l'a peuplée, après y avoir été conduite par un concours de circonstances des plus singulières. Il me tardait de voir ce petit peuple, isolé sur une surface de quatre milles au plus, assez heureux pour n'avoir jamais conçu l'idée d'en sortir; doux, hospitalier, pratiquant sans ostentation et dans toute leur pureté ces vertus chrétiennes qu'on affecte encore partout, mais dont on chercherait en vain, je crois, la réalisation sur tout autre point du globe. Aussi ne demandé-je point grâce au lecteur pour les détails dans lesquels je vais entrer sur mes relations avec cette peuplade et sur les lieux qu'elle habite, sauf à m'étendre davantage encore, ailleurs, sur ses annales, à la fois si courtes et si intéressantes.

      Je compléterai ces notions par divers extraits d'un

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premier voyage à Pitcaïrn, exécuté en 1829, et par les remarques faites ultérieurement sur cette ile."

Extrait de mon journal, 1829.

20 janvier. – "A cinq heures du matin pous découvrimes l'île de Pitcaïrn; à huit heures nous n'en étions plus qu'à deux milles. Une embarcation fut mise à la mer, et l'un des officiers se rendit à terre, avec ordre de revenir, dès qu'après avoir sondé les dispositions des insulaires, il aurait appris si l'on pourrait faire de l'eau dans l'île et s'y procurer quelques végétaux et autres provisions fraiches. Deux heures et plus après, l'embarcation ne revenant pas, nous commencions à éprouver quelques inquiétudes. La goëlette s'approcha. Nous distinguions les maisons et même les habitans; mais nous ne reconnaissions, au milieu d'eux, aucun dé nos gens. On décida qu'on enverrait un autre canot à la recherche du premier, qui pouvait avoir échoué en débarquant. Le capitaine, par précaution, arma le second détachement comme l'était le premier, et ordonna de faire le tour de l'île, en la serrant de très-près, sans prendre terre. A peine le second canot était-il parti, que nous vimes revenir le premier avec son commandant et ses matelots, accompagnés de plusieurs des naturels.

      "Arrivés le long du bord, ces derniers grimpèrent sur la goëlette avec la dextérité de marins exercés.

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Plusieurs étaient nus, sauf une espèce de ceinturë qui leur tombait en forme de tablier sur le devant du corps; d'autres portaient des chemises; des pantalons et des vestes fort propres. Tous étaient des hommes forts et robustes, un peu bruns de couleur, mais ayant l'air aussi dégagé qu'alerte. Dès qu'ils furent à bord ils vinrent nous donner la main, en nous disant en anglais, qu'ils savent tous, et que le plus souvent même ils parlent entr'eux, que nous étions les bienvenus, et qu'ils seraient charmés de nous recevoir dans leur île; et cela, avec une bonté qui ne pouvait qu'être sincère.

      "Nous leur demandames si l'on pouvait faire de l'eau chez eux, et dans quel endroit on pouvait en faire. Ils nous indiquèrent deux aiguades; mais la meilleure, par le vent d'alors, était plus à l'ouest de l'île, où se trouve une sorte de petite baie dans laquelle les embarcations peuvent entrer. Désirant aller à terre, je leur demandai si, de là, je pouvais entrer dans l'île; à les en croire, la chose était facile, mais un peu longue. Je m'en arrangeai; car, après trente et quelques jours de mer, j'avais besoin d'une promenade.

      "Il était midi quand je descendis dans le canot avec un des officiers du bord, quatre matelots, deux naturels, et un Anglais qui habitait depuis cinq ans Pitcaïrn. Nous rangeâmes de très-près la côte N.-N.-O. Il y avait, ce jour-là, une forte houle du nord, et qui se faisait sentir jusque dans

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nos eaux; aussi la mer, roulant en longues lames, brisait avec un tel fracas sur les rochers dont l'île est de toutes parts environnée, que celle-ci nous parut inabordable, même pour les plus légères embarcations. Nous arrivâmes enfin à l'aiguade, mais sans pouvoir distinguer la petite baie, à cause de la violence des flots. Alors un des naturels, jeune homme d'environ vingt-cinq ans, haut de six pieds, fort comme un Hercule, demanda le gouvernail, regarda la mer et nous tint en arrêt quelques minutes, pendant lesquelles plusieurs grandes vagues vinrent, chacune à son tour, enlever à leur sommet notre embarcation, comme pour la briser avec elles sur les rochers voisins. Après en avoir ainsi laissé passer trois ou quatre, notre jeune pilote, qui n'avait cessé de regarder au large, cria tout à coup: "Now, now, pull away, pull! (A présent, à présent, nagez, nagez;) et, en moins de rien, nous nous trouvames sains et saufs dans la petite baie.

      "J'étais sorti du canot, ne voyant autour de moi que des rochers presqu'à pic, et cherchant, sans pouvoir le trouver, quelqu'indice d'une route ou d'un sentier quelconque, quand j'entendis les deux insulaires qui nous accompagnaient crier aux matelots: "Sauvez-vous! sauvez-vous!" et, en me retournant, je vis rouler sur eux une lame épouvantable de plus de vingt pieds de haut. Les naturels retepaient le canot avec une longue corde. Nos matelots se sauvèrent, non sans embarquer une partie de la

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vague qui, se brisant sur le rocher avec le bruit du tonnerre, les atteignit et faillit les entraîner. Je fus alors témoin d'un des spectacles les plus singuliers quej'aie vus de ma vie.Ces deux insulaires, s'affermissant sur le rocher, retenaient de leurs bras nerveux la corde del'embarcation, regardaient tranquillement venir la mer; et, à un signal qu'ils se donnaient l'un à l'autre, se couchaient simultanément pour laisser rouler sur eux toute cette masse d'eau. Je les croyais perdus, lorsqu'un moment après, à mon grand étonnement, je les vis se redresser comme si de rien n'eût été, manoeuvre qu'ils répétèrent jusqu'à trois fois; mais alors la mer, redevenant un peu plus calme, ils rappelèrent les matelots et les firent sortir, avec le canot, de la petite baie, qui ce jour-là, disaient-ils, n'était pas sûre.

      "Une autre embarcation du bord, remplie de naturels, arrivait presqu'au même instant. On la fit arrêter, avec la première, en dehors des brisans; et les naturels s'étant jetés à l'eau, vinrent nous joindre à terre à la nage, en poussant devant eux chacun un baril vide, qu'ils ramenaient de la même manière le long des embarcations, aussitôt qu'il était rempli.

      "Ce qui me surprit encore beaucoup, ce fut de voir ces hommes monter et descendre le rocher audessus duquel se trouve la source, en ne s'y soutenant que d'une main, chargés, d'ailleurs, d'un baril vide à la montée, et plein à la descente; car je

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car je n'aurais jamais cru possible à un homme de gravir un tel escarpement, même à vide, et en s'aidant de ses deux mains; et je tremblais pour eux à chaque épreuve, quoiqu'ils montassent et descendissent avec une assurance et une légèreté qui auraient pu me rassurer. Les bâtimens ne pourraient que difficilement se procurer de l'eau dans cet endroit sans le secours des habitans.

      "Enfin, on me montra la route qui menait aux habitations, où l'Anglais dont j'ai déjà parlé devait me conduire. Cette route était extrêmement escarpée; mais il n'y avait pas à choisir, et je m'étais déjà, d'ailleurs, un peu familiarisé au Chili avec les chemins de ce genre. A peine néanmoins eus-je fait deux cents pas dans celui-ci, que, regardant en bas et me trouvant comme suspendu sur des pointes de rochers au pied desquels la mer roulait, en y brisant, avec un bruit épouvantable, son écume blanchissante, je me sentis un peu effrayé. Il fallait pourtant continuer; car retourner sur mes pas m'aurait été absolument impossible. Heureusement le passage fut court, et nous atteignimes bientôt un sentier plus doux, où je m'arrêtai pour respirer.

      Je m'étais étrangement trompé sur la nature du chemin qui me restait à parcourir. Ce que je prenais, d'abord, pour une montée facile, était une côte très-élevée et très-rapide. J'éprouvais cette lassitude et cet engourdissement dans les membres, effet assez général d'un voyage de mer. Je fus obligé de me re-

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poser plusieurs fois avant d'arriver au haut de la montagne.

      "Parvenu au sommet, je m'arrêtai long-temps à l'ombre de plusieurs arbres qui m'étaient étrangers et dont mon guide ne savait pas non plus les noms (1). Cet endroit est charmant, tant à cause de sa fraicheur que parce qu'il domine une grande partie de l'île et qu'on y jouit de la vue de la mer. Pour descendre de la dans l'intérieur, la route est plus commode; et je ne tardai pas à me voir au milieu de terres cultivées, de plantations d'ignames, de taro, de pommes-de-terre douces; parmi des bananiers sans nombre, en des vallons tout couverts d'arbres à pain et de majestueux cocotiers. Là jaillit aussi une source d'excellente eau douce, la plus fraiche et la meilleure de l'île; mais, par malheur, son éloignement des habitations, en ne permettant de l'y transporter qu'avec beaucoup de fatigue, en rend l'usage assez pénible.

      "A peine m'eut-on aperçu, qu'hommes, femmes et enfans, vinrent au devant de moi, tous me tendant cordialement la main, en me disant, comme leurs compatriotes venus à bord, qu'ils étaient charmés de me voir et que j'étais le bienvenu. Chacun d'eux m'offrait sa maison; c'était à qui m'hébergerait, et tous me présentaient tant de fruits que je


      (1) J'ai su depuis que ces arbres étaient le pandanus, l'hibiscus, le thespesia populnea, l'aleurites triloba, etc.

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dus en refuser de plusieurs, ne sachant qu'en faire ni où les mettre.

      "Leurs demeures sont éparses, plusieurs même très-éloignées les unes des autres; mais toutes sont dans des positions agréables et bien choisies, entourées d'arbres, décorées par devant de frais gazons et situées au nord de l'île, dans une belle vallée d'où l'on a la vue de la mer. Elles sont construites en planches, ont un étage; et, comme il y fait assez grand chaud, on y ménage, au moyen de planches préparées à cet effet, des espèces de fenêtres qui se ferment, quand le mauvais temps l'exige. Le tout en est proprement travaillé, et le toit, comme à O-taïti, couvert de feuilles du pandanus, qui les préservent des pluies. A peu de distance de chaque maison se trouvent, de plus, deux baraques, l'une servant à faire la cuisine, l'autre servant à la fabrication et au blanchissage des étoffes d'écorce d'arbres, seul vêtement des naturels, avant l'arrivée des Européens.

      "Descendu dans ce charmant vallon, j'entrai dans une de ces demeures, agréablement située, près de cinq ou six autres qui formaient ensemble une sorte de petit hameau, et dont chacune était séparée de la plus voisine par une jolie pelouse du plus beau vert. J'y fus rejoint par M. Brock, l'un des officiers de la goélette. Il s'y trouvait beaucoup de monde, surtout beaucoup de jeunes garçons et de jeunes filles, pour qui des étrangers sont un objet de curiosité, dans une ile si rarement visitée; mais tous étaient si réserves

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et si polis qu'ils ne nous gênaient en aucune manière.

      "Je contemplais, dans cette réunion, l'extrême beauté surtout des jeunes gens et des enfans, dont pas un seul n'a la moindre difformité (1), quand un insulaire vint me dire que deux étrangers, logés chez lui depuis trois mois, et dont l'un était très-malade, désiraient me voir, et me pria de passer à sa demeure. Je m'y rendis à l'instant. Un de ces étrangers, homme de vingt-sept à trente ans, vint au devant de moi. Il était bien couvert et se présentait bien. Il me remercia de ma complaisance et me conduisit auprès de son ami malade.

      "Je vis un homme couché sur un matelas qui couvrait en partie le plancher. Près de lui était une femme qui agitait de petites branches d'arbres pour chasser les mouches. A mon approche, le malade me fit signe de la main gauche de m'asseoir. Son aspect avait quelque chose de sinistre. C'était un homme d'environ trente-cinq ans; barbe et cheveux noirs, figure maigre et très-pâle, front couvert; de très-grands yeux, des sourcils épais; et, sur ses traits, extraordinaires dans leur ensemble, on lisait l'expression simultanée de la souffrance et de l'exaltation d'une âme un peu au-dessus du commun, qui, tout en méprisant la vie, sait lutter contre la douleur.


      (1) Je me trompe. . . . Il y avait un idiot; mais, d'ailleurs, très-belhomme, et beaucoup plus fort qu'aucun des autres.

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      "Quand je fus assis, il me pria, d'une voix un peu altérée, de lui envoyer du bord quelques médicamens, dont il avait le plus grand besoin. Il me dit qu'il était arrivé malade dans l'île; qu'étant sorti, il y avait huit jours, il était tombé dans un précipice de plus de cent cinquante pieds de profondeur; qu'il s'était cassé, sur plusieurs points, la jambe et le bras droit; qu'il avait souffert au delà de tout ce qu'on peut imaginer; qu'il était mieux, pourtant; et qu'il pensait que quelques médicamens, et surtout du laudanum, le soulageraient.

      "C'était là, sans doute, une des plus pénibles situations où pût jamais se trouver un homme. . . . Une jambe et un bras cassés, dans une île où, tout en recevant les soins les plus empressés, il se voyait néanmoins privé des secours de l'art, sans lesquels il y avait pour lui peu d'espoir de guérison. Je pris note des médicamens qu'il désirait avoir, et j'envoyai de suite à bord l'ordre de les préparer et de les expédier sans délai. Je m'éloignai de ce malheureux, en compatissant vivement à ses maux, et promis de venir le voir souvent.

      "Il y a quelque chose de mystérieux dans ces deux étrangers, et je crains bien que leur visite ne soit fatale aux bons habitans de Pitcaïrn.

      "Ils y étaient arrivés à la fin d'octobre dernier, dans une embarcation couverte, mais de dix-huit à vingt tonneaux seulement. Ils étaient absolument seuls, et disaient avoir quitté le Pérou tout exprès

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pour s'établir å Pitcaïrn, si l'on voulait les y recevoir. Cet énoncé parut extraordinaire aux habitans, qui, quelque bien disposés qu'ils soient, en général, en faveur des étrangers, balancèrent long-temps à recevoir ces derniers; cependant l'un d'eux était si malade, qu'il y aurait eu de l'inhumanité à le repousser. En l'admettant, ne fût-ce que provisoirement, il fallait admettre aussi l'autre, qui, seul, ne pouvait reprendre la mèr; et qu'il eût, d'ailleurs, été bien dur d'éloigner de son ami malade. Ces braves gens, ne sachant que faire, voulaient pourtant savoir si ce bâtiment appartenait à ces hôtes singuliers, et s'ils n'avaient pas quitté le Pérou nantis du bien d'autrui. Pours'en assurer, ils demandèrent d'abord au malade, qui était à terre, à qui appartenait le bâtiment. Celuici leur répondit qu'il en était seul propriétaire. Ils adressèrent la même question à son camarade resté à bord, et qui leur dit que la propriété leur en était commune; cela parut bien louche aux habitans. Ils déclarèrent, en conséquence, au malade, que sa réponse ne s'accordant pas avec celle de sou ami, et qu'ayant vu, d'ailleurs, à bord tous les instrumens nécessaires à la pêche du chien de mer, ils avaient tout lieu de soupçonner que le bâtiment n'appartenait ni à l'un ni à l'autre.

      "En conséquence, ajoutèrent-ils, nous ne pouvons vous recevoir que pour quelques jours, et encore parce que l'un de vous est malade; mais vous aurez tous deux à quitter l'île, aussitôt que le malade sera mieux."

      Le malade se plaignit de

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cette décision; car il avait, dit-il, effectivement promis la moitié de son bâtiment à son camarade, à condition que ce dernier l'accompagnerait à leur île;. et quant aux instrumens de pêche, il convint qu'ils avaient quitté Lima pour aller à la pêche des chiens de mer, dans le but de se faire quelqu'argent, pour se pourvoir de vêtemens et autres effets, avant de se rendre à Pitcaïrn; mais que leurs six hommes d'équipage s'étant sauvés à Pisco avec leur canot, ils s'étaient décidés à venir directement, espérant qu'on les recevrait avec le peu qu'ils avaient. Les bons habitans de Pitcaïrn se laissèrent prendre à ces paroles; et de plus, l'état du malade empirant de jour en jour, il n'y avait plus moyen de songer à le faire partir. Quant à l'autre, il fit mille grimaces; et les pria instamment de le recevoir, disant qu'il n'avait pu supporter plus long-temps la vue des vices et de l'irréligion des sociétés civilisées. Il n'en fallait pas tant pour en imposer à des gens aussi bons, aussi vrais que les habitans de Pitcaïrn; aussi le bâtiment des étrangers fut-il mis à terre. Le malade reçut les plus tepdres soins, et nous trouvâmes son camarade tenant une école de jeunes garçons et de jeunes filles, et donnant l'exemple d'une dévotion et d'une piété sans pareilles.

      "Il y avait, comme je l'ai dit, trois mois que ces étrangers étaient dans l'île. La maladie du capitaine (car c'est la qualité qu'il prenait) avait fait de tels progrès, que, de puis un mois, il fallait le veiller nuit et jour.

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Ses souffrances étaient atroces, et l'on avait découvert qu'il cherchait à se donner la mort; aussi redoublaiton auprès de lui de soins et de surveillance, en écartant tout ce qui pouvait favoriser l'exécution de ses funestes desseins.

      "Huit jours avant notre arrivée il avait paru mieux; et, s'étant plaint d'être mal couché, il avait obtenu qu'on dressât son lit près d'une fenêtre, à l'une des extrémités de la maison. La nuit il se plaiguit que la lumière l'incommodait, et la fit mettre à l'extrémité opposée. Ses gardiens, qui le croyaient plus calme, s'étaient mis aussi du côté opposé pour lire la Bible près de la lumière, et le perdirent un instant de vue; mais, lorsqu'ils revinrent auprès du lit, le lit était vide; la fenêtre était ouverte et le capitaine avait disparu. Effrayés, ils répandent aussitôt l'alarme; en un instant tout le village est en émoi. Les habitans, hommes et femmes, petits et grands, vont tous à la recherche du malheureux capitaine, qu'ils croyaient bien ne pas retrouver en vie.

      "On l'avait cherché toute la nuit sans le rencontrer. Dans la matinée deux hommes, accompagnés d'un chien qui semblait les conduire, crurent, en approchant d'un précipice, entendre au fond des gémissemens. L'un d'eux grimpa sur un arbre croissant audessus du précipice, et vit le malheureux capitaine étendu sur le roc, à près de deux cents pieds audessous. Ils coururent à l'instant avertir les autres habitans, et l'on parvint, non sans beaucoup de

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peine, à retirer de là cet infortuné vivant encore, mais tout le corps brisé et dans un état déplorable. On le reporta sur un brancard à son ancien logement, et l'on redoubla de soins auprès de lui. Cet homme, qui parait doué d'une force et d'un courage plus qu'humains, ne proféra pas une plainte pendant ce pénible transport, et me parla, quand je l'allai voir, d'une voix relativement assez ferme, quoiqu'il dut horriblement souffrir. Il est de l'Amérique du nord; son nom est Bunker, et son compagnon est un Anglais, nommé Nobbs; mais quelle raison leur a fait quitter le Pérou et entreprendre un si long voyage dans une si fréle embarcation? Pourquoi l'un d'eux veut-il maintenant attenter à ses jours? On l'ignore. l'Anglais Nobbs se tait là dessus, et semble même négliger son ami malade. Ce dernier n'a pas abandonné le projet de se donner la mort. Il y a deux ou trois jours il a demandé un couteau à un enfant qui jouait auprès de lui; et, la nuit dernière, se dressant tout à coup sur son séant, il répondit à ses gardiens effrayés, qui lui demandaient ce qu'il voulait: "Je veux mourir!"

      "Je retournai à la maison où j'avais été d'abord si bien accueilli; le diner m'y attendait. Il se composait d'un petit cochon rôti dans un four de pierres chaudes, d'oeufs, d'ignames, de pommes-de-terre douces: la boisson était du lait de jeunes noix de coco ou de l'eau. Quelques hommes se mirent à table avec moi; mais je m'étonnai de ne voir s'y mettre

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aucune femme, non pas même la maitresse de la maison, toutes ne s'occupant qu'à nous servir. Je demandai si c'était la coutume. "Quand il y a des étrangers, me dit-on; autrement, elles mangent à la même table que les hommes." Avant le repas, un des convives joignit les mains sur la poitrine, et prononça tout haut une courte prière, à laquelle tous les autres répondirent: Amen; et le repas commença.

      "Je m'étonnais de voir ces gens traiter des étrangers, qu'ils n'avaient jamais vus, avec cette aisance, cette affabilité qui ont quelque chose de familier, mais qui pourtant ne blessent jamais, parce qu'elles partent du coeur. A table avec M. Brock et moi, qu'ils ne connaissaient guère que depuis deux heures, ils nous faisaient les honneurs de la maison, de la manière la plus aimable, nous traitant en anciennes connaissances, sans toutefois manquer aux égards. Ils se servent de couteaux et de fourchettes, changent d'assiettes, et ont beaucoup plus d'usage qu'on ne pourrait s'y attendre, dans une ile aussi éloignée du siége de la civilisation; mais ce sont des hommes qui, à une véritable supériorité physique et à la pratique de toutes les vertus morales, joignent un bon sens naturel qui leur fait bien juger des choses, et leur inspire sans doute instinctivement le sentiment le plus profond de leur dignité, source la plus pure de la véritable politesse.

      "Notre repas setermina comme il avait commencé,

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par une courte prière; et les femmes occupèrent la table à leur tour, dès que nous l'eûmes quittée. Il était déjà tard; et, voulant retourner à bord, je dus prendre congé de mes hôtes, avec promesse de revenir le lendemain. Plusieurs des naturels m'accompagnèrent jusqu'à l'embarcadère, qui était assez éloigné; mais, marchant toujours entouré d'une riche verdure et à l'ombre de beaux arbres, je ne me serais pas aperçu de la longueur du chemin, sans une cole assez rapide et où l'on doit marcher avec précaution.

      "Le canot du bord m'attendait. Un des naturels s'empara de nouveau du gouvernail pour faire franchir la passe à l'embarcation; et, dès qu'il nous eut conduits en dehors, il nous souhaita le bonjour et se jeta à la mer. Il nageait au milieu des vagues et des brisans avec une adresse qu'il faut avoir vue pour s'en faire une juste idée; et, en peu de minutes, nous le vimes sain et sauf à terre.

      "En arrivant au bâtiment je fus surpris et d'ailleurs enchanté d'y trouver le chef de la colonie; ce vieillard, depuis long-temps si justement célèbre en Europe, Adams, en un mot, dont le nom doit passer à la dernière postérité, si tant de héros y sont parvenus, malgré des erreurs et des crimes que n'ont point ra chetés les touchantes vertus qui demandent grâce pour les siens. Je ne dirai point l'impression que fit sur moi le premier aspect de cet homme extraordinaire; mais la simplicité de ses manières m'eut

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bientôt mis à l'aise avec lui. Je n'eus pas de peine à en obtenir d'esquisser son portrait. Je me mis à l'oeuvre sur-le-champ; et c'est même pendant la première séance qu'il me communiqua, sur la révolte de la Bounty, les détails intéressans qu'on trouvera, dans la partie historique, sur l'île dont la géographie nous occupe en ce moment.

      "Le lendemain je finis le portrait à peine ébauché la veille. Il était fort ressemblant, et le vieillard luimême en parut satisfait. Vers dix heures, je montai dans le canot pour retourner à terre, suivant ma promesse de la veille. Quant à Adams, il aima mieux rester à bord. En approchant de l'île, je vis, assemblés sur le rivage, un grand nombre d'individus des deux sexes. L'un d'eux, Ed. Young, vint au devant de nous à la nage, pour gouverner l'embarcation au travers des brisans, ce qu'il fit avec son adresse ordinaire; et, en moins de rien, nous eûmes franchi les dangers et nous étions à terre. Là, je fus entouré, comme la première fois, et accompagné au village. J'allai d'abord voir mon malade, pour savoir s'il avait reçu les médicamens et s'il désirait autre chose. Il me pria de nouveau de m'asseoir près de son lit, me parla de Valparaiso, de plusieurs personnes que j'y connaissais et avec lesquelles il paraissait avoir vécu dans l'intimité, et me dit qu'il avait commandé un navire chilien. Je me hasardai alors à lui demander quelles raisons avaient pu le déterminer à entreprendre un si long voyage dans une si

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fréle embarcation et sans équipage." Ces raisons, comme vous pouvez le penser, étaient bien fortes, me dit-il; mais je ne puis vous les communiquer." Je lui demandai s'il n'avait point de commission à me donner pour Valparaiso. Alors, me nommant une personne avec qui je suis moimême intimement lié, "dites-lui, ajouta-t-il, que vous avez vu Bunker, en quel état, et qu'il est mort; car je le serai long-temps avant votre retour au Chili. – Quoi! lui dis-je, n'avez-vous donc point l'espoir de guérir? – Ni l'espoir ni le désir, me répondit-il. Je ne regrette point la vie et mourir n'est rien. . . .. Ici ou ailleurs, à présent ou plus tard, tout revient au même. Tout serait bien si, seulement, on pouvait finir quand on veut et sans souffrir avant, comme je souffre." Telle était la philosophie de cet homme singulier sur son lit de douleur. Je cherchai à le détourner de ses idées sinistres. Il me remercia; mais il me fit entendre, par un sourire d'une expression pénible, qu'il connaissait son état et savait à quoi s'en tenir. Je m'aperçus que cette conversation l'avait fatigué; et, voulant retourner à bord le lendemain, je lui dis adieu, pénétré, comme la veille, d'un sentiment d'horreur et de pitié pour son état et pour ses souffrances.

      "Revenu à la maison où je m'étais arrêté déjà, lors de ma première visite, je m'aperçus qu'il était encore l'heure du diner. La table était mise et l'on n'attendait que moi. Le repas consistait dans les mêmes

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mets et fut presqu'en tout semblable au premier que j'avais pris dans l'île; seulement il y avait une soupe fort bien faite, de la volaille et du vin, que j'avais fait apporter de la goëlette, mais auquel les insulaires, à l'exception d'un ou deux, préféraient de l'eau ou le lait des noix de coco. Désirant visiter l'île, je ne restai pas long-temps à table et partis accompagné de quelques hommes, dès que les femmes et les enfans nous y errent remplacés. Mes guides étaient entièrement nus, à l'exception du maro (1). Souvent exposés au soleil, leur peau était très-brune; mais je ne pouvais m'empêcher d'admirer la symétrie et la beauté de leur corps musculeux, dont chaque mouvement attestait la force et l'agilité.

      "Je me rendis d'abord à la demeure du vieux Adams. Les chemins qui conduisent d'une demeure à l'autre, dans cette île, sont vraiment charmans. On passe presque toujours sous des groupes de cocotiers, d'arbres à pain ou d'autres beaux arbres; et, de la maison d'Young, où j'avais diné, à celle d'Adams, je cheminai presque continuellement à l'ombre, quoiqu'il y eût une bonne distance. Au moment où j'approchais de cette dernière demeure, le fils d'Adams, âgé de vingt-deux à vingt-quatre ans, et sa femme Polly Young, vinrent au devant de moi. Cette


      (1) Sorte de ceinture ou plutôt suspensoir en usage chez presque tous les insulaires de l'Océan pacifique. Il fait le tour du corps, enveloppe les parties sexuelles, et tombe quelquefois par devant, en forme de petit tablier.

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femme est belle; mais, comme presque toutes celles de l'île, un peu hommasse et d'une trop grande taille; car elle a au moins cinq pieds et demi (1).

      "Dans la maison, qui est de forme oblongue et construite en bois, comme toutes celles de l'île, et couverte de feuilles de pandanus, je trouvai à l'étage, qui ne sert que de chambre à coucher, la femme d'Adams, native d'O-taïti, l'une de celles qui avaient suivi à Pitcaïrn les révoltés de la Bounty. Elle était assise sur un des lits. Dès qu'on lui dit que j'étais là, elle se mit à parler dans sa langue, mais sans lever les yeux; et comme j'en paraissais étonné, son fils me prévint qu'elle était aveugle depuis quelques


      (1) Les femmes travaillent beaucoup dans cette île; et, sous ce rapport, les insulaires se sont un peu conformés aux moeurs indiennes; car, bien qu'ils aient pour elles la plus vive et la plus sincère tendresse, ils ne les traitent pas en égales et les obligent à des travaux qui ne sont guère de leur sexe. En effet, non seulement elles sont chargées des soins du ménage, de la cuisine et de la fabrication des étoffes, mais encore elles vont aux champs avec les hommes, pour s'y livrer à toute sorte d'opérations, et quelquefois même elles vont à la pêche. Les révoltés de la Bounty, les premiers, établirent cet usage relativement aux femmes qu'ils avaient amenées d'O-taïti; et cet usage s'est maintenu sans que les femmes s'en plaignent. Ce sont, sans doute, ces exercices forces qui font que, quoique blanches et d'une jolie figure, elles sont presque toutes d'une taille et d'une force presque égale à celle des hommes. J'ajoute que nos déclamateurs européens auraient mauvaise grâce à s'élever, sur ce sujet, contre la tyrannie de mes insulaires; car combien n'y a-t-il pas en Europe, et surtout sur le littoral de la France, de paysannes dont le sort n'est assurément pas plus doux que celui des Pitcaïrniennes?

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années. Cette pauvre femme, après quelques minutes, me pria de lui donner la main, me la baisa à plusieurs reprises, me prodigua les caresses d'une mère à son fils, et finit par pleurer. Elle est, d'après ce que j'ai vu et ce que j'ai appris ultérieurement, l'objet des plus tendres soins d'Adams, de ses enfans et de tous les habitans de l'île.

      "Cette maison est située dans un endroit charmant, sur une colline, à l'extrémité d'une jolie petite pe louse que bornent, du côté de la mer, trois maisonnettes, dont l'une sert de cuisine, l'autre de blanchisserie et la troisième d'atelier pour la fabrication des étoffes(tapa), que les naturels font, là, comme à O-taïti et ailleurs, avec l'écorce des arbres, et qui étaient leurs seuls vêtemens, avant la visite des navires. De là cette petite enceinte, garnie d'arbres de chaque côté, s'élève en amphithéâtre et se termine par la demeure principale, d'où l'on jouit de la magnifique vue d'une partie de l'île et de la mer. J'ai vu, là, le premier oranger et le premier limonier apportés du Chili par l'Anglais Comming, et qui, déjà grands, ne tarderont pas à donner des fruits; acquisition des plus importantes pour les habitans. Je me rendis ensuite chez Mardi-Octobre Christian, dont il sera question au chapitre de l'histoire, fils du chef des révoltés de la Bounty, et le premier né dans l'île, alors âgé d'environ trente-sept ans. Sa demeure est, en tout, semblable aux autres. Sa femme, l'une de celles venues d'O-taïti, est morte, je crois, depuis

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quelques années, et lui a laissé plusieurs enfans, qui sont bien les plus beaux qu'il soit possible de voir. Sa fille ainée, que je trouvai occupée à faire de la tapa avec d'autres femmes, est aussi blanche qu'une Européenne. Agée de dix-sept ans environ, elle fait la consolation et le bonheur de son père; soignant le ménage, élevant ses frères et soeurs, beaucoup plus jeunes qu'elle, avec la tendresse d'une mère. L'ordre et la propreté qui règnent dans cette maison feraient honneur à la maison d'Europe la plus sagement administrée.

      "On m'y montra une hache en pierre dans le genre de celles dont les gens de la Bounty avaient trouvé plusieurs dans l'île à leur arrivée. A cette occasion on parla des maraïs et des statues qu'ils y avaient aussi découverts après leur établissement. Comme je désirais voir ce qui en restait, nous quittàmes la maison de Christian, pour pénétrer plus avant dans l'intérieur. En route, mes guides me dirent que leurs pères, après avoir vu des ruines qui leur avaient paru être les restes d'habitations et de fours où l'on avait fait du feu, avaient trouvé un maraï d'une étendue considérable, orné, à chaque coin, d'une statue d'environ huit à dix pieds de haut, montée sur des plates-formes en pierres unies et encore très-bien jointes, le tout tombé depuis de vétusté. En cultivant leurs champs, ils avaient trouvé nombre d'ossems humains, non pas à la surface de la terre, mais à une profondeur qui prouvait qu'ils avaient

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été enterrés; et, en renversant le maraï, ils y avaient découvert les débris d'un corps mort dont la tête, à peine reconnaissable, était posée sur une grande coquille de nacre, quoique ce coquillage ne se trouve nulle part près de leur île.

      "En cheminant pour aller voir ces restes d'une antiquité à laquelle, peut-être, on ne pourra jamais remonter, nous traversámes plusieurs champs cultivés, symétriquement divisés, séparés par des haies, ou des palissades et présentant un coup d'oeil admirable. Parmi les fruits qu'on y avait plantés, se trouvaient des melons d'eau, qui ne pouvaient se présenter plus à propos, par le chaud qu'il faisait. Nous traversámes aussi une vallée toute couverte d'arbres, à pain et de cocotiers. J'appris qu'à l'arrivée des Anglais, en 1790, tous ces arbres s'y trouvaient déjà; qu'il y avait alors environ trois cents arbres à pain; qu'il y en a encore à peu près autant; qu'on avait vainement cherché à les multiplier, en les plantant comme à O-taïti; qu'ils ne s'étaient reproduits que spontanément par des rejetons qui poussent souvent à une grande distance, aux extrémités des racines des anciens arbres. Quant aux cocotiers, on en avait considérablement augmenté le nombre, dans toutes les parties de l'île. Un arbre singulier, à l'ombre duquel nous nous assîmes, et que je n'ai rencontré qu'à Pitcaïrn, c'est le fameux figuier des Banians (ficus indica), dont les branches tombent en festons jusqu'à terre, où, prenant racine

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par leur extrémité, elles grossissent au point de former elles-mêmes de beaux troncs, d'où sortent de nouvelles branches qui, s'inclinant à leur tour, se fixent de même, de distance en distance; et, jointes par leur sommet, forment, en partant toutes d'une même tige et en suivant toutes les directions, des bocages charmans, d'autant plus frais que le soleil n'y saurait pénétrer; mais cet arbre n'est pas sans inconvéniens dans une petite ile comme Pitcaïrn; car, lui-même fort difficile à détruire, il détruit toute végétation. On me montra le sommet d'une montagne couvert en entier d'un seul de ces arbres, qui aurait fini par couvrir toute l'île, si l'on n'avait pris le parti d'en arrêter les progrès.

      "Une chose qui m'étonnait et que je fis remarquer à mes conducteurs, c'est le peu d'oiseaux qu'il y avait dans l'île; car, l'ayant parcourue presqu'en entier, je n'en vis que deux ou trois, encore étaient-ce des oiseaux de mer, "Ce sont les chats, me dirent-ils, qui les ont détruits." Il parait qu'à l'arrivée des Anglais, l'île était couverte de rats, que les chats qu'ils avaient avec eux ne tardèrent pas à chasser; mais, comme on ne leur donnait rien à manger, pour qu'ils fissent mieux la chasse aux rats, ils se multiplièrent rapidement, en devenant sauvages. Peu d'années après, ils étaient en si grand nombre, que, non contens de détruire les rats, ils détruisirent aussi les oiseaux qu'ils surprenaient la nuit; et, quand ces ressources leur manquèrent, on les vit en-

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lever jusqu'aux poules, auprès des habitations. Devenus ainsi, bientôt, plus incommodes que les rats même ne l'avaient jamais été, on fut obligé de leur donner la chasse à coups de fusil et de leur tendre des piéges, les détruisant ainsi presque tous, sans quoi ils n'auraient pas laissé une seule poule dans toute l'ïle.

      "Je commençais à me fatiguer, quand on me montra l'endroit où je devais me rendre. C'était un des pics les plus élevés de l'île; le sentier qui y conduisait était rude et dangereux; mais, à l'aide de mes guides, qui sautaient souvent comme des biches d'une pierre à l'autre, en des endroits où le moindre faux pas les eût précipités à des centaines de pieds dans les ravins, je poursuivis et arrivai, plus vite que je ne l'aurais cru, à l'endroit où s'était élevé le temple, et où des peuples dont on a perdu les traces adoraient des dieux qu'on ne connaît plus.

      "Je ne vis rien de ce qu'on m'assurait avoir autrefois existé, sauf pourtant les restes d'une des images, buste d'environ trois pieds et demi, dont les traits pouvaient à peine se distinguer, mais dont la tête, les épaules, la coupe du corps étaient dans de bonnes proportions. Il y avait encore aussi, là, des amas de pierres, mais rien n'indiquait positivement où s'était élevé le marai. Assis sur les débris informes de ce temple antique, ayant à mes pieds cette statue mutilée, mais qui n'en attestait pas moins un travail immense, et témoignait assurément de no-

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tions exactes sur un art des plus difficîles; là, pour la première fois, j'osai m'élancer dans le passé, et tenter de lire dans l'histoire de ce peuple dispersé sur une si grande étendue, mais si peu connu, et dont on a vainement, jusqu'à ce jour, cherché l'origine. Ces ossemens trouvés tous enfouis à plusieurs pieds, ou sous des pierres ou sous la terre, cette coquille de nacre, que l'île ne produit point. . . . Qu'en conclure? Les survivans avaient quitté ce lieu; cela paraissait certain. Peut-être n'y étaient-ils venus qu'accidentellement... Mais ces travaux gigantesques, ces pierres immenses qu'on ne trouve qu'au rivage, portées au sommet de cette montagne, et ces statues colossales assez bien travaillées. . . . toutes ces idées, qui se présentaient presqu'à la fois à mon esprit confus, me jetèrent, pendant quelque temps, dans une profonde rêverie, dont je fus tiré par le bruit des insulaires qui, montés plus haut, revenaient en causant et riant de leur course périlleuse. En ce moment, où je levais la tête pour les voir descendre, mes regards se portèrent au loin sur l'Océan, qui roulait ses vagues à six ou sept cents pieds au-dessous de nous. "Qui sait, me dis-je, si les nombreuses barques d'un peuple puissant et riche n'ont pas jadis sillonné ces mers inconnues?" Frappé de cette idée comme d'un éclair, je me levai brusquement et dis aux insulaires que je voulais retourner au gite. Mon ton, mon geste, mon regard, toute ma personne avaient, sans doute, en ce moment, quelque chose de

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singulier; car, de communicatifs à l'extrême que s'étaient jusqu'alors montrés mes guides, ils devinrent tout à coup silencieux, mornes; et pas un seul d'entr'eux ne m'adressa la parole que long-temps après, et encore seulement quand moi-même je renouai la conversation. Il faisait obscur avant que nous eussions atteint les premières maisons. Je me rendis à celle où j'avais jusqu'alors pris mes repas, et où j'étais convenu de passer la nuit. Je la trouvai remplie de monde, surtout de femmes et de jeunes filles, qui dressaient la table pour le souper. Plusieurs de ces dernières vinrent m'offrir des guirlandes de fleurs, mais avec une timidité qui avait quelque chose de comique. Elles se poussaient les unes les autres, comme si chacune d'elles eût craint d'être la première à présenter sa gracieuse offrande, et toutes rougissaient jusqu'aux yeux, en me la remettant. Cette fois il y avait deux tables, et les femmes soupèrent en même temps que les hommes, mais toujours séparément. Je fus surpris de voir qu'ils en étaient encore, sous le rapport du luminaire, à la pure industrie indienne, ayant pour tout flambeau les noyaux du fruit d'un arbre nommé à O-taiti tiaïri (aleurites triloba), enfilés sur de petits bâtons; seul moyen connu autrefois, dans toute la Polynésie, de se procurer de la lumière.

      "Ce souper fut, en tout, semblable au dîner. Un petit cochon, de la volaille, des pommes-de-terre douces, des ignames, du taro, le tout cuit sur des

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pierres chaudes, mais bien apprêté et servi avec propreté, en firent les frais. On avait aussi pris la peine, et, cela, dès mon premier repas dans l'île, de me donner, pour mon usage personnel, un verre et de l'eau dans une jatte.Après une courte prière, faite par l'un des commensaux, le repas commença simultanément aux deux tables, où se manifestèrent, dans une causerie modeste, quoiqu'animée, l'aisance la plus aimable et la plus franche gaieté. Quelques minutes après arriva le compagnon de Bunker, qui se mit à table avec nous, après avoir aussi fait sa prière, mais les yeux fermés et d'un ton lamentable où l'on pourrait, je crois, sans médisance, voir quelque peu d'affectation et de pharisaïsme. Les bons Pitcaïrniens le croient un saint: fasse le ciel qu'ils ne soient point dans l'erreur!

      "Après le repas,j'allai me promener en dehors de la maison, pendant que les femmes enlevaient les tables. Le temps était frais et serein. La lune déjà levée, éclairait de ses doux rayons cette terre heureuse et hospitalière; et, en voyant autour de moi, les enfans jouer sur le gazon, les jeunes gens causer et rire, tout ce peuple en paix, sans inquiétude et dans l'abondance, je ne pus m'empêcher de penser au bonheur de ceux qui, sans ambition, bons et vertueux comme ces insulaires, se décideraient à vivre et à mourir au milieu d'eux. En ce moment, Nobbs m'aborda; et, comme s'il eût deviné ma pensée: "N'est-il pas vrai, monsieur, me dit-il, que bien

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"des gens, s'ils connaissaient ces braves Pitcaïrniens, voudraient partager leur bonheur?" – "Qui, lui répondis-je un peu brusquement; mais il faudrait les bien comprendre, avoir leurs goûts, leurs vertus. . . ." J'allais continuer et m'échauffer, peut être, car je commençais à prendre un vif intérêt à mes amis de Pitcaïrn, et je n'avais pas trop bonne opinion de lui ni de son camarade malade. . . . On vint m'inviter à rentrer dans la maison.

      "J'y trouvai réunis presque tous les chefs de famille et leurs femmes. Je leur avais, le matin même, annoncé le but spécial de ma visite; je leur demandai alors s'ils y avaient pensé, et si quelques-uns d'entr'eux consentaient à s'attacher à moi commeplongeurs. Presque tous les hommes répondirent pour eux par l'affirmative. "Mais nos femmes!" s'écrièrent-ils, en même temps; et, en effet, en me tournant vers celles qui écaient présentes, je leur vis les larmes aux yeux. Je leur dis alors que les îles où je voulais aller n'étaient pas très-éloignées; que nous ne serions absens qu'un mois ou six semaines, tout au plus; que, s'ils venaient, ils seraient bien traités et vivraient avec moi; qu'au reste je laissais la chose entièrement à leur disposition; mais que j'attendais une réponse positive pour le lendemain. Alors s'ouvrit une discussion générale; mais une de ces discussions donces, calmes et modérées, où jamais personne n'élève la voix, ne s'échauffe, n'emploie d'ex pressions qui puissent choquer les idées contraires.

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Les hommes étaient tous pour le voyage et s'efforçaient d'amener les femmes à leur opinion. Celles-ci de répondaient que par des pleurs, montraient leurs enfans et demandaient, je pense, ce qu'ils deviendraient, si le bâtiment venait à périr. . . . Il fut pour tant bientôt décidé que dix ou douze d'entr'eux viendraient avec moi; car ce peuple a le goût des voyages. Déjà plusieurs étaient allés, sur un navire baleinier, jusqu'à l'île Oëno, à quatre-vingts milles environ de Pitcaïrn. Une autre fois, ils avaient voulu visiter l'île Elisabeth, dans unebaleinière; mais, heureusement, leur boussole était en si mauvais état qu'elle ne put servir. Enfin, peu de temps après l'arrivée de Bunker et de Nobbs, ils avaient prié ce dernier de les conduire à cette même île, qu'ils voulaient absolument voir; mais, à peine en mer, surpris par la tempête et poussés par les courans, ils avaient, dans une nuit obscure, failli se perdre sur l'île d'Oëno, qu'ils avaient visitée; et, après douze ou quatorze jours de navigation, manquant déjà de tout et prêts à mourir de faim, ils furent assez heureux pour qu'un changement de temps leur permit de retourner à leur île.

      "La décision une fois prise, restait à déterminer lesquels d'entr'eux m'accompagneraient ou resteraient, pour prendre soin des femmes et des enfans. Je fus alors témoin d'un combat de tendresse et de fraternité qui me montra combien ces braves gens s'entr'aiment, combien leurs coeurs sont chauds et

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leurs affections sincères. J'en fus si vivement touché, que je songeai un moment à leur conseiller moimême de ne pas abandonner leur île, leurs femmes et leurs enfans, pour s'exposer aux hasards d'un. voyage qui, quoique court, pouvait, néanmoins, les en éloigner à jamais et faire ainsi le malheur de tous. Il y avait peut-être une sorte de cruauté à les arracher à leurs familles; mais, pourtant, que faire? J'étais négociant; il me fallait des plongeurs. Renoncer à leurs services, c'était changer tout le plan d'un voyage déjà bien prolongé, puisque je devais, dès lors, aller aux îles de la Société et revenir sur mes pas, avec perte de deux ou trois mois, ce à quoi il ne fallait pas songer. D'ailleurs ils étaient libres de se décider; et puis ils manquaient de beaucoup des choses que j'allais leur fournir; et je me promettais bien de les traiter convenablement et de récompenser libéralement leur zèle et leur dévoûment à mes intérêts.

      "Ces pourparlers, ces discussions avaient demandé beaucoup de temps; et il était plus de minuit, quand chacun songea à s'aller coucher. Le lit qu'on me donna était bon. Les draps et les couvertures en étaient d'étoffes du pays, fabriquées avec des écorces d'arbres, mais neuves et très-propres. Quelques jeunes gens couchaient dans la même chambre que moi. Quand ils me crurent endormi, j'entendis le plus âgé réveiller les autres, et les vis tous, à la faible clarté de la lune, se mettre à genoux et réciter

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une prière. – Quel peuple! J'étais vraiment dans un autre monde. Tout, dans cette île privilégiée, me paraissait touchant et beau. Où trouver une si parfaite union, des sentimens religieux aussi vrais, des mœurs aussi pures, des vertus sociales aussi extraordinaires, le tout uni à tant de simplicité, de naïveté, de candeur, sans la moindre apparence d'ostentation ou de bigotisme? Nulle part je n'avais vu rien de semblable. Je croyais rêver. J'éprouvais un charme indicible à me rappeler toutes les circonstances de cette journée. Je m'en occupai long-temps encore, jusqu'à ce qu'enfin l'imagination remplie de ces scènes aussi nouvelles qu'intéressantes, je m'endormis en faisant des vœux pour la continuation du bonheur de ce peuple, le plus singulier et le plus aimable de la terre."

      23 février. – "Le matin je fus éveillé par un chant à plusieurs voix, qui me paraissait avoir un caractère religieux. C'étaient encore mes bons Pitcaïrniens, qui, comme je l'appris ensuite, saluaient l'aube du jour par des hymnes sacrés. Ceux qui couchaient dans la même chambre que moi se mirent aussitôt à genoux sur leur lit, firent tout bas une prière, puis tous se rendirent à leurs occupations respec tives. ll était de fort bonne heure encore; mais il paraît que les habitans de Pitcaïrn sont toujours sur pied avant le lever du soleil. Peu d'instans après le départ des jeunes gens, vint la mère de deux jeunes enfans qui couchaient également dans la chambre

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où je me trouvais. Elle les éveilla, leur fit joindre leurs petites mains et leur fit répéter, après elle, une courte prière. C'est ainsi que ce peuple cherche à verser, dès le berceau, dans le cœur de ses enfans, les principes de la religion la plus pure et ceux de la plus saine morale, pour retrouver en eux, à l'âge d'homme, ces modèles de piété que je viens de peindre, capables de toutes les vertus qui font honneur à notre espèce.

      "En descendant, je trouvai réunis, dans la maison, la plupart des habitans, parlant bas et évitant de faire aucun bruit, parce qu'ils me croyaient encore endormi. Ils éprouvaient tous un sentiment de tristesse dont je ne pouvais moi-même me défendre; mais plus sensible parmi les femmes, toutes sachant alors que dix des hommes devaient m'accompagner. On me les indiquait. Cinq étaient mariés; les autres étaient des jeunes gens dont deux n'avaient que de quatorze à quinze ans. On parla des préparatifs du voyagé, des vivres frais qu'il faudrait embarquer; mais tout cela d'un ton, il faut le dire, assez piteux. Les hommes seuls voulaient faire meilleure contenance. Ceux qui devaient partir essayaient même de se montrer gais, et je crois que les jeunes gens l'étaient en effet; mais les autres ne riaient guère que du bout des lèvres.J'ai même tout lieu de penser que si les hommes mariés, qui, la veille, s'étaient engagés à me suivre, avaient cru pouvoir s'en dédire, ils seraient bien volontiers restés tranquilles chez eux.

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      "J'accompagnai quelques-uns d'entr'eux, charge's d'approvisionner le navire de noix de coco, d'ignames et de taro; et j'eus, de nouveau, l'occasion d'admirer la force et l'adresse avec lesquelles ils grimpent aux plus hauts cocotiers, embrassant l'arbre vers les deux tiers; y posant, ensuite, comme les singes, la pointe ou seulement les doigts des pieds; montant ainsi à grands pas avec autant d'aisance que s'ils cheminaient sur la terre ferme. Quel prodigieux développement de vigueur athlétique ne suppose pas, en eux, cette ascension à la fois perpendiculaire et horizontale de leur corps ainsi penché de manière à former un triangle avec la ligne de l'arbre!

      "On ne peut se rendre à l'endroit qui sert ordinairement d'embarcadère, que par une rampe longue et rapide, où l'on ne saurait, sans beaucoup d'habitude, ni descendre ni monter qu'avec les plus grandes précautions, en se retenant à tous les buissons, à toutes les herbes. Eh bien! ils descendaient par-là, les uns avec d'énormes charges de fruits, d'autres avec de grandes brouettes pleines d'ignames, qu'ils roulaient avec la rapidité de la foudre au bas de ces précipices.

      "J'abrége les détails relatifs aux derniers momens de mon premier séjour dans l'île, parce qu'ils rentreraient dans les détails déjà présentés au lecteur, me bornant désormais aux traits qui peuvent faire ressortir encore les excellentes qualités de mes dignes hótes.

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      "Le dîner était fort nombreux; les femmes s'y montrèrent alors plus que jamais jalouses de m'être agréables. Je dus sentir que c'était dans l'espoir et dans l'attente d'un retour de procédés de ma part envers ceux de leurs compatriotes qui devaient m'accompagner; et je reconnus avec satisfaction qu'elles étaient, à cet égard, parfaitement tranquilles. Ce peuple si loyal et si confiant ne mit pas un seul instant en doute la pureté de mes intentions et la sincérité de mes promesses.

      "Après le repas, pendant que quelques-uns des insulaires continuaient les préparatifs du voyage, j'allai faire quelques visites d'adieu. Je recevais partout cet accueil bienveillant des peuples simples qui s'honorent des visites d'un étranger et se croient obligés de lui offrir, dans le but de lui être agréables, tout ce dont ils peuvent disposer. Partout on me présentait des fruits; et, dans plusieurs maisons, les femmes et les filles me faisaient cadeau de pièces d'étoffes fabriquées dans l'île et par elles-mêmes. D'autres, qui n'avaient à me donner que des guirlandes ou des bouquets de fleurs, ne me les remettaient jamais sans m'exprimer, avec un embarras charmant, leur regret de ne pouvoir m'offrir davantage.

      "Nous devions partir le lendemain; et, grâces à quelques bouteilles de vin et à quelques flacons de liqueur que j'avais fait apporter du bord, pour égayer un peu les esprits, dans cette dernière soirée,

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le souper de ce jour fut un peu moins triste que celui de la veille, quoique je visse bien des mères, des soeurs, et je crois même des amantes, sécher des pleurs à la dérobée; mais, chose singulière! au lieu de parler de départ, on ne s'entretint guère que du retour, comme si l'on eût voulu adoucir l'idée pénible de se quitter par la douce pensée de se revoir; sorte d'instinct du coeur assez rare parmi les hommes les plus civilisés, et qu'on s'étonnera d'autant moins, peut-être, de trouver chez des hommes encore plus d'à moitié sauvages."

      25 février.— "Le jour paraissait à peine, et déjà tous les habitans étaient sur pied. Je m'étais levé moi-même de fort bonne heure, pour presser les derniers préparatifs du départ. Il régnait cette sorte d'embarras qu'éprouvent toujours, quand ils doivent se mettre en route, des gens qui n'ont jamais voyagé, et qu'on voit, comme à plaisir, se charger d'objets inutîles. Les choses traînèrent tellement en longueur, que tout ne fut prêt qu'à une heure de l'après-midi. Je quittai mon logement, entouré de ceux qui devaient m'accompagner, et suivi de tous les habitans du village. Nous allâmes d'abord prendre congé du vieux Adams, revenu à terre depuis le matin; et ce fut certainement une scène bien touchante que de voir ce vénérable vieillard, les larmes aux yeux, embrasser les jeunes pupilles, dont il n'avait jamais été séparé, et qui tous étaient, depuis tant d'années, les objets de sa plus tendre affection et de sa sollicitu-

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de toute paternelle. En quittant ce digne patriarche, et après quelques incidens d'un intérêt secondaire, tout le monde descendit par la rampe dont j'ai parlé jusqu'à l'embarcadère, où la scène changea quelque peu d'aspect. Tous s'étaient maintenus assez fermes pendant la matinée; mais quand on reconnut enfin qu'il fallait se séparer, et qu'on n'avait plus que quelques instans à passer ensemble, les larmes recommencèrent à couler. Il y avait deux baleinières, l'une du bord et l'autre de l'île, qui devaient nous accompagner jusqu'au navire seulement. Pendant que nos matelots et quelques insulaires s'occupaient à les charger, il s'était formé sur le rivage divers groupes qui présentaient un tableau triste et touchant. C'étaient surtout les femmes mariées et leurs enfans qui me faisaient de la peine. Quelques-unes sanglotaient; d'autres voulaient retenir leurs larmes, qui coulaient malgré elles, et n'en étaient que plus attendrissantes. Pour mettre fin à cette scène, dont la prolongation pouvait n'être pas sans danger, je pressai l'embarquement des effets et je donnai le signal du départ. Alors tous s'embrassèrent; toutes les femmes vinrent aussi m'embrasser. La tendre affection de ces bonnes gens ne pouvait me trouver insensible. Je mêlai mes larmes aux leurs.

      "Nous étions tous entrés dans les baleinières, à l'exception de deux de mes hommes, qui montaient de petites pirogues, fabriquées dans l'île et qu'ils voulaient emporter. Les insulaires manient avec tant

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d'adresse ces embarcations, de quinze à dix-huit pieds de long sur deux de large seulement, qu'ils sortent de leur baie ou qu'ils y rentrent, en bravant la plus forte houle, et vont même jusqu'à bord des bâtimens, à la distance de plusieurs milles. Nos canots baleiniers étaient très-chargés, et il y avait une haute mer; mais les Pitcaïrniens s'étaient emparés des rames, et William Young, le plus expert d'entre eux, gouvernait celui dans lequel j'étais. En un instant, nous fûmes hors des brisans. Là, nous nous arrétâmes un instant. Trois houru retentirent alors dans les airs. On y répondit du rivage, mais plus faiblement; car il n'y restait guère que des enfans et des femmes. On fit jouer les rames aussitôt; et nous ne tardàmes pas à nous voir sur la goélette. Le transbordement de nos effets opéré, les voîles montées et le navire en mouvement, ceux qui devaient retourner à terre embrassèrent leurs amis et descendirent dans leur embarcation. A quelque distance, ils firent entendre encore le cri de houra, répété trois fois, en agitant leurs chapeaux et leurs mouchoirs. Nous y répondimes de même, mais déjà d'un peu loin; car le vent était grand frais et bientôt nous les perdimes de vue."

      Le même jour, a 8 eures du soir. – "Mes bons amis de Pitcaïrn se comportent comme des hommes. Ils se sont même montrés assez gais, depuis qu'ils sont à bord. Ces robustes enfans de la nature sont à l'épreuve de tout. Aucun n'a eu le mal de mer.

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J'ai soupé au milieu d'eux et j'ai prié avec eux; car une aussi belle religion que la leur est aussi la mienne et devrait être celle de tous les hommes. Un peu après souper, ils se sont retirés dans un coin, afin d'y prier et d'y chanter un hymne; puis tous se sont couchés, en s'arrangeant fort bien, en divers endroits, sur le pont. Tranquilles après avoir dit leurs prières, probablement ils dorment en paix; car, tout en pensant à leurs parens, à leurs femmes, à leurs enfans, ils ne paraissent occupés que du plaisir de les revoir et ne montrent guère d'inquiétude. Qu'en tout la volonté de Dieu soit faite, est le principe sur lequel ils se reposent. Puissent-ils ne jamais connaître l'adversité! Mais si la Providence les destine à de grandes épreuves, ils les supporteront avec courage. Ce peuple est apte à toutes les vertus."

      N.B. Je ne donnerai pas ici l'exposé de ce voyage, non plus que la description des lieux que nous avons alors visités. J'aurai l'occasion d'en parler ailleurs; mais je reprendrai mon journal à l'époque de notre retour à Pitcaïrn, afin d'achever la peinture de ce peuple et du lieu qu'il habite.

Suite de mon journal, 1829.

      Un mois après, 24 mars. – "Ce matin, de très-bonne heure, nous avons eu connaissance de Pitcaïrn; mais des vents légers et contraires nous ont empêchés d'en approcher, ce qui contrarie fort mes plongeurs.

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Je crois, vraiment, que, s'ils avaicht osé, ils auraient demandé les embarcations pour s'y rendre à rames. Je crains que, pour la première fois, ils ne dorment pas bien cette nuit,"

      25 mars. – "Nous avons fait la terre ce matin, à dix heures; mais du côté O.-S.-O., où il n'y a pas de lieu propre au débarquement. Les montagnes y sont à pic; et comme le bâtiment ne pouvait facîlelement gagner l'est, par les vents qui régnaient alors, je me décidai à y alier avec le canot et six des insulaires. Les quatre autres se mirent dans leurs petites pirogues. Cela satisfit d'autant mieux mes bons Pitcaïrniens, que, n'ayant aperçu personne sur la montagne, ils espéraient ménager une agréable surprise à leurs compatriotes, en arrivant à l'improviste. Cette idée leur souriait tellement, qu'ils prenaient, avec le plus grand soin, toutes les précautions possibles pour arriver inaperçus.

      "La brise s'était rafraichie; elle soufflait de l'est avec force, et nous eûmes une peine extrême à tourner l'île. Comme nous la serrions par le côté sud, j'en ai pu voir de près tous les dehors, aussi affreux que l'intérieur en est agréable. Ce ne sont partout que montagnes à pic et rochers basaltiques dont les débris ou les masses noires s'avancent dans la mer, et où les vagues, incessamment brisées avec un bruit affreux, s'agitent, perpétuellement couvertes d'écume. Aussi l'île, sur tous les points, mais surtout de ce côté, est-elle absolument inaccessible, même

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pour des canots; d'où l'on conclura sans peine avec moi, que, déterminés à se séquestrer pour toujours du reste des hommes, les gens de la Bounty ne pouvaient choisir un plus sûr asîle.

      "Arrivés au débarcadère, j'envoyai d'abord les deux pirogues à terre, pour que les quatre hommes qui les montaient pussent recevoir notre canot à l'entrée; car la mer, alors extrêmement mauvaise, rendait, même en ce lieu, le débarquement très-difficîle. Bientôt, pourtant, vint un moment favorable dont nos pilotes profitèrent avec adresse, et nous abordâmes sans accident.

      "Tout était calme; personne ne nous avait aperçus, ce qui faisait grand plaisir à mes plongeurs. Ils gravirent la montagne en sîlence; ou, s'ils parlaient, c'était si bas qu'ils s'entendaient à peine eux-mêmes. Je me prêtais à toutes les précautions qu'il leur plaisait de prendre, et cela au point de n'oser presque pas respirer, quoique j'en eusse grand besoin, en gravissant cette colline abrupte. Arrivés sur la hauteur, nous nous arrêtâmes en un lieu rapproché du village et où se trouvent beaucoup de cocotiers. Le plus profond sîlence régnait toujours. Pas une voix, pas le moindre bruit, ce qui parut extraordinaire et commençait à donner de sérieuses inquiétudes à mes compagnons. On eût dit que tous les habitans étaient morts ou avaient quitié l'île; aussi mes braves Pitcaïrniens, consternés, n'avaient-ils plus envie de rire; et, tout entiers à leurs craintes, renonçant dé-

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sormais au projet de surprendre leurs amis, ils ne voulaient plus que les voir. Un peu plus loin, pourtant, nous rencontrâmes un petit garçon de huit à dix ans, qui s'arrêta tout court, en nous apercevant; ouvrit de grands yeux, sans crier, sans mot dire; nous tourna brusquement le dos, et se mit à courir de toute sa force vers le village. Un moment après, nous entendîmes, de tous côtés, des voix, des exclamations; et cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que nous avions reçu les embrassemens de tous les habitans de l'île.

      "Malgré les caresses réitérées et l'expression si bien sentie du plaisir qu'on goûtait, des deux parts, à revoir des amis, je m'aperçus que la joie éprouvée n'était pas sans mélange, et que les larmes qu'on versait n'étaient pas toutes de contentement. Les figures étaient pâles et tristes; aussi apprimes-nous bientôt que plusieurs événemens fâcheux étaient survenus dans l'île pendant notre absence. Bunker et le charpentier de ma goëlette, que j'y avais laissé un peu malade, étaient morts. Le premier avait enfin réussi à tromper la vigilance de ses gardiens. Il avait mis à exécution ses sinistres projets, et s'était empoisonné avec du laudanum, que lui avait donné un capitaine baleinier. Il s'était traîné, sans qu'on puisse concevoir comment, dans l'état de faiblesse où il se trouvait, jusqu'au coffre où la fiole avait été déposée, l'avait vidée tout entière; et, rentré dans son lit, après avoir dormi plus de vingt-huit heures, avait ouvert

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les yeux cinq minutes et était mort sans proférer un parole. Quant au pauvre charpentier de la goëlette, on venait de lui rendre les derniers devoirs. Cétait cette cérémonie, à laquelle tous les habitans assistaient, qui avait occasionné le sîlence, cause de nos inquiétudes. Presque tous les habitans avaient aussi été malades, et plusieurs l'étaient encore, entre autres le vieil Adams, qu'on disait fort mal. C'était par suite d'une espèce d'épidémie qu'un bâtiment baleinier avait apportée dans l'île, peu de jours après notre départ. Le capitaine avait envoyé quatre de ses gens malades à terre, quoiqu'il sût bien que leur maladie était contagieuse, puisqu'elle avait frappé tous les hommes de l'équipage, dont quelques-uns y avaient succombé. Les insulaires les avaient accueillis avec bonté, et en avaient pris le plus grand soin, pendant les quelques heures de leur séjour dans l'île; mais cette courte communication avait suffi; et, dès le lendemain, plusieurs d'entr'eux étaient au lit. C'était une fièvre ardente, accompagnée de maux de tête qui, en peu d'heures, amenaient le délire. La maladie gagna rapidement de maison en maison et de familles en familles, en conséquence de l'empressement même que les habitans mettaient à se soigner les uns les autres; et tous en furent atteints, à l'exception de quelques enfans; mais, heureusement, jusqu'alors, personne n'y avait succombé.

      "Accompagné de presque toute la population, j'allai rendre visite au vieil Adams. Son fils et sa

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bru étaient malades. Adams gisait sur un lit par terre, påle, les lèvres bleues, les yeux fermés. . . . Il me parut agonisant. Je lui adressai la parole. Il ne me répondit pas, d'abord; mais, quand je lui demandai s'il savait que j'avais ramené ses fils, il me reconnut, me fit un signe de la main et me répondit, mais sans ouvrir les yeux, et d'une voix si faible, qu'on l'entendait à peine, qu'il me reconnaissait au son de ma voix, et qu'il me remerciait d'avoir été de parole, en ramenant si promptement ses enfans. "Car, ajouta-t-il, je craignais de ne point les revoir avant de mourir." Un moment après, il était en délire, parlait sans suite d'O-taïti, de l'Angleterre, de la Bounty; sujets qui parais saient occuper surtout son esprit dans ces instans d'aberration; mais, malgré le plus profond sîlence et la plus grande attention, on ne put rien distinguer de ce qu'il en disait. – Une demi-heure après, environ, je quittai cette maison d'affliction, laissant ceux qui m'avaient accompagné, avec plusieurs femmes, à genoux autour du lit du vieillard.

      "Je retournai chez Young, où je dinai avec mes plongeurs. Il nous fallait à bord un peu d'eau et quelques ignames. J'aurais désiré les embarquer sur-le-champ, pour repartir sans autre délai; car le len demain, dimanche, je savais qu'ils ne travailleraient pas; mais il me fut impossible d'en rien obtenir tout le reste du jour. Ils avaient tant de choses à se dire! Je dus, en conséquence, ajourner mon départ, et

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consacrai l'après-dîner à esquisser quelques-unes de leurs demeures."

      26 mars. – "La journée du samedi, 25, s'était passée à peu près comme toutes les précédentes. Toujours même, empressement de la part des habitans à me rendre leur île agréable et à me témoigner leur amitié; toujours les charmantes causeries du soir, sauf un degré de plus d'intimité, car nous étions déjà de vieilles connaissances; mais la journée d'aujourd'hui, dimanche, ne fut pas tout-à-fait aussi uniforme et donna lieu à de nouvelles observations. Dès le point du jour on chantait des hymnes dans toutes les maisons; et, à mon lever, je trouvai tout le monde vêtu avec une recherche extraordinaire. Les hommes, au lieu d'être nus, comme ils le sont toujours les jours de travail, avaient des chemises, des gîlets, des pantalons et des vestes, à la manière des marins, habillement élégant et qui leur sied très-bien. Quelques-uns même portaient des habits et des lévites. Parmi les femmes, quelques-unes des plus jeunes avaient des robes de coton imprimées, façon blouse; mais le plus grand nombre étaient vêtues d'étoffes blanches fabriquées dans l'île, dont elles mettent une partie autour de la ceinture, et qui descend jusqu'au bas des jambes en forme de jupes, tandis que le reste couvre la partie supérieure du corps. Toutes étaient d'une propreté éblouissante; et cet appareil seul, joint à une sorte de réserve inusitée que je remarquais sur tous les visages, m'annonçait un jour de

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fête. J'appris aussi que George Nobbs, le survivant des deux étrangers venus dans la petite embarcation du Pérou, et dont j'ai déjà parlé, devait prêcher et dire les prières, ce jour-là, dans une des maisons, tandis que Buffet, l'Anglais domicilié dans l'île depuis environ cinq ans, et dont il a aussi été question, devait en faire autant, dans une autre. Depuis nombre d'années, le service se faisait, tous les dimanches, par Adams et dans sa maison, où se réunissaient, à cet effet, tous les habitans de l'île. La maladie du vieillard avait seule pu changer l'ordre; mais, étonné de voir qu'on allait maintenant le célébrer en deux endroits différens, j'appris bientôt que George Nobbs avait déjà réussi à mettre la division parmi ce peuple, qui vivait, avant lui, dans une si douce harmonie.

      "Après quelques minutes, Nobbs commença l'office par la lecture de plusieurs passages de la Bible; ensuite il fit chanter des hymnes, et puis il nous régala d'un long sermon qui endormit profondément M. Brock, mais qui, dans le fond, n'était ni mauvais ni mal débité. Le service finit par une prière de circonstance, dont le principal défaut était d'embrasser beaucoup trop d'objets, mais qui, lorsqu'il y fut question du vieil Adams, fit venir les larmes dans tous les yeux.

      Après le service, j'allai rendre quelques visites, et particulièrement chez Adams, qui était toujours dans le même état, c'est-à-dire, n'ayant sa connais-

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sance que par courts intervalles, et délirant ou entièrement insensible le reste du temps. Sa bru était aussi très-malade; mais son fils était un peu mieux. Dans les autres maisons, je trouvai partout une propreté charmante, et un sîlence religieux régnait dans tout le village. Tous étaient dans le recueillement; tous lisaient des prières, ou chantaient doucement des hymnes à trois ou quatre voix, ou priaient isolés, dans un état de contemplation et avec un air de mélancolie qui donnaient à leur figure, surtout à celles des jeunes personnes, un caractère vraiment angélique.

      Si le dimanche est encore quelque part sur la terre un jour de vraie dévotion, consacré tout entier au service et à l'adoration de l'Etre suprême, c'est bien certainement chez ce peuple, si profondément et si sincèrement religieux.

      On vint m'avertir que le diner était prêt. Je croyais ne trouver que des viandes et des légumes froids; car je savais qu'ils ne faisaient pas la cuisine le dimanche, et n'avais pas vu les moindres préparatifs dans les maisons où j'avais été. Je me trompais. Ils avaient fait une exception pour moi et m'avaient apprêté un assez bon repas; mais il y avait peu de monde et rien de ce mouvement qui règne dans cette maison, les jours de travail. Ne voulant pas troubler leur recueillement et leur dévotion, je me retirai de bonne heure, allai me promener seul dans l'île et ne reparus que le soir. La réunion était alors

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un peu plus nombreuse. Nous restâmes ensemble jusque vers dix heures; et, après avoir pris des arrangemens pour l'eau et pour les végétaux dont j'avais besoin le lendemain, nous allâmes nous coucher."

      27 mars. — "Ce matin, de bonne heure, tout le monde était sur pied, et avant déjeuner notre eau était à bord. Arrivèrent aussi bientôt les pommes-de-terre, les ignames, les noix de coco. Quand tout cela fut prêt, je déjeunai, et je me rendis à l'em barcadère, accompagné de presque tous les habitans du village. Je ne dirai pas tout ce que me faisaient éprouver leurs témoignages d'amitié. Tous ceux que je trouvais sur ma route, et qui ne pouvaient m'accompagner à bord, pleuraient en me quittant et quand je leur fis mes adieux. Le patriarche avait témoigné le désir d'être transporté dans une petite baraque, près de la maison que j'habitais. J'allai le voir; mais il dormait profondément. Sa figure était påle, et ses traits altérés annonçaient une fin très-prochaine. La mort de ce vieillard sera une perte irréparable pour ce peuple vertueux, exposé, dès lors, pour employer une image devenue triviale, mais qui n'en est pas moins juste, comme un troupeau sans pasteur, à la fureur des loups dévorans.

      "Arrivés au village, les deux canots ne pouvant suffire au nombre des objets à embarquer, et à la quantité de gens qui voulaient se rendre à bord, je dus commencer par en expédier un et en attendre le

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retour, avant de m'embarquer moi-même. Dans l'intervalle, on m'apporta des papiers espagnols laissés par le défunt Bunker (1). C'étaient la lettre de mer, la patente et le rôle d'équipage de l'embarcation sur laquelle Bunker et Nobbs étaient venus, et je ne trouvai pas un mot qui attestat que ce bâtiment leur appartînt; au contraire. . . . La lettre de mer et la patente portaient le nom d'une autre personne, et il n'était question de Bunker et de Nobbs que dans le rôle d'équipage, où ils figuraient, l'un comme capitaine et l'autre comme second, ce qui semblait bien prouver que cette embarcation ne leur appartenait pas, et confirmait les soupçons de plusieurs des habitans. Nobbs arriva un instant après. Je le pris à part; je lui dis assez franchement ma façon de penser, et lui fis sentir combien il était ridicule et absurde de jouer, sans autorisation aucune, chez ce peuple assez bon et assez simple pour le recevoir sans le connaitre, le rôle de pasteur, et cela après la vie qu'il avait menée au Pérou, pays où l'un de nos officiers l'avait connu et avait fini par lui offrir un passage pour O-taïti. Il balança un moment, mais dit ensuite qu'étant venu expressément pour vivre avec ce peuple, il ne le quitterait que quand il s'y verrait contraint par la force. Puisse cet homme,


      (1) C'était tout ce qu'on avait trouvé chez Bunker. Nobbs s'était emparé des autres papiers, aussitôt après sa mort, et disait les avoir brûlés, à la recommandation du défunt.

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qui ne manque pas de talent, et qui parait même d'un caractère fort doux, être au moins sincère! Mais avec les semences de discorde qu'il a déjà jetées parmi les Pitcaïrniens, à quels dangers ne resteront-ils pas exposés, s'ils perdent le vieillard qui les a guidés jusqu'à ce jour?

      "Le canot étant revenu, on y plaça promptement tous les objets qui restaient à embarquer, après quoi je pris congé de toutes les femmes et des hommes qui ne m'accompagnaient point à bord. Il fallut les embrasser tous, et je le fis de bien bon coeur; car je puis assurer que je souffrais véritablement de me séparer de ces braves gens, qui, pendant tout le temps de mon séjour au milieu d'eux, m'avaient traité comme un des leurs; et qui, surtout en ce moment, où j'allais les quitter pour toujours, semblaient regretter en moi un fils ou un frère. Aussi (avouerai je ma faiblesse?), en voyant tous les yeux noyés de larmes, je sentis, pour la seconde fois, couler les miennes, malgré mes efforts pour les retenir.

      "En un moment nous étions hors des brisans. On hissa les voîles des canots; et, ramant ensemble avec vigueur, leur double équipage nous éloigna rapidement de la terre. En moins d'une demi-heure nous arrivâmes à bord de la goëlette. J'y traitai, pour la dernière fois, les bons amis avec qui j'avais passé plus d'un mois; puis ils descendirent dans leur canot, nous saluerent, à peu de distance, du cri d'adieu

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que nous leur rendîmes; et, un moment après, nous les avions perdus de vue."

      Les productions de l'île, dont j'ai déjà mentionné plusieurs, sont principalement:

Le fruit à pain Artocarpus incisus.
Le haari (cocotier) Cocos nucifera.
L'ouhui (igname) Dioscorea alata.
Le méïa (banane) { Musa paradisiaca.
{ Musa sapientium.
Le taro Caladium esculentum.
L'apé Arum costatum.
Le ti Dracaenæ species.

qui tous furent trouvés dans l'île, et forment la principale nourriture des habitans actuels. On y a introduit depuis:

L'oumera (pomme-de-terre douce)   Convolvulus batatas.
Le melon d'eau Cucurbita citrultus.
Le pimpkin Cucurbita pepo.
Le tabac Nicotiana tabacum.
Le to (canne à sucre) Saccharum officinarum.
L'oranger
Le limonier

      Quant aux autres végétaux, en fait d'arbres, ce sont principalement:

Le figuier des Banians   Ficus indica.
L'auté Broussonetia papyrifera.
Le fara ou fala Pandanus odoratissimus.

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Le bouraau et le fau. { Hibiscus tiliaceus, L.
{ Hibiscus tricuspis, Banks.
Le mara ou mala Cephalanthus.
Le miro ou milo Thespesia populnea.
Le nono Morinda atrifolia.
Le tiaïri Aleurites triloba.

      En parcourant plusieurs fois l'île, qui n'a qu'environ deux lieues de tour, j'ai pu bien juger de son état et de ses ressources. Je suis certain qu'un tiers des terres cultivables sont cultivées; et qu'à moins de défricher et de couper les arbres et les bois des hautes montagnes, ce qui pourrait bien diminuer les pluies et faire manquer l'eau déjà très-rare, ce peuple, qui compte déjà soixante-dix-huit individus avec les étrangers, ne trouvera pas de quoi vivre en ce lieu, pour peu qu'il augmente en nombre; car, même en plantant toutes les terres encore en friche, et qu'on peut prudemment mettre en culture, je ne pense pas que plus de quatre à cinq cents personnes trouvassent à s'y nourrir. Alors aussi les animaux, tels que les cochons, les chèvres, les poules, qui tous trouvent la plus grande partie de leur nourriture dans les bois, et sont d'une si grande ressource aux habitans, mais déjà incommodes pour leurs plantations, devront diminuer. L'état social de ces insulaires changera donc entièrement, quand ils deviendront très-nombreux; mais il y a loin encore d'ici à ce temps, sur lequel il ne faut

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pas anticiper. Avant cette époque, ils trouveront å changer de lieu; ou, leur goût pour les voyages les portera à s'expatrier et peut-être en assez grand nombre pour que ceux qui resteront aient toujours de quoi se nourrir, et même assez pour fournir aux navires qui pourront les visiter. Ce n'est donc pas là qu'est le danger pour ce peuple. Tout ce qu'il doit craindre, c'est d'être laissé à lui-même, sans chef ni guide, après la mort du vieil Adams, ou d'être livré à la direction de quelqu'étranger sans mæurs et sans principes. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que la société des missionnaires n'ait point songé à cette île, d'abord afin d'y envoyer quelque digne pasteur, comme guide spirituel, et pour maintenir les ha bitans dans cet état de bonnes moeurs et de religion, qui les a tant distingués; et puis afin de les disposer à devenir eux-mêmes des missionnaires; car ce peuple, parlant la langue polynésienne et l'anglais, semble être destiné pour cet emploi, et y serait bien plus propre que des personnes envoyées de l'Angleterre, qui perdent toujours plusieurs années à apprendre la langue du pays.

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VOYAGES

AUX

ILES DU GRAND OCÉAN.


PARIS – IMPRIMERIE ET FONDERIE DE FAIN,
Rue Racine, no 4, place de l'Odéon.

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DU GRAND OCÉAN,

CONTENANT
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RECULES JUSQU'À NOS JOURS.

PAR J.-A. MOERENHOUT,

Consul général des Etats-Unis aus iles Oceaniennes.
Ouvrage orné d'une carte et de planches lithographées.
TOME DEUXIÈME.

Paris.

ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE-EDITEUR,
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE,
RUE HAUTEFEUILLE, 23.
M. DCCC. XXXVII.

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SECTION II.


DUCIE.

      l'ïle Ducie paraît avoir été vue par Quiros, en 1606.

      Elle a reçu, en 1791, de l'Anglais Edwards, le nom par lequel on la désigne aujourd'hui; et, visitée, de puis, par plusieurs autres navigateurs, elle a été explorée, en 1825, par le capitaine Beechey.

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SECTION III.


ELISABETH.

      L' île Elisabeth parait avoir été vue, en 1606, par Quiros, qui l'aurait nommée San Juan Batista.

      Elle n'est bien connue que depuis 1820, époque à laquelle l'équipage de l'Essex, bâtiment baleinier américain, détruit par une baleine, vint s'y réfugier dans ses canots. Ces malheureux, qui l'avaient prise pour Ducie (1), n'y trouvant aucune ressource, se remirent en mer, à l'exception de trois d'entr'eux, qui préférèrent y rester. Les autres, ignorant qu'ils étaient près de Pitcaïrn, et qu'il leur était facile de gagner O-taïti, osèrent, dans trois embarcations, entreprendre le voyage de Valparaiso, quoiqu'ils fussent à plus de mille lieues de la côte du Chili. Une de leurs pirogues se perdit entièrement, ou, du moins, on n'en a jamais eu de nouvelles. Les deux


      (1) Le capitaine, à son arrivée à Valparaiso, indiqua ce nom comme celui de l'île où il avait laissé trois de ses matelots. Le bâtiment chargé de les recueillir ne les ayant pas trouvés là, s'avisa, fort heureusement, de les aller chercher à l'île d'Elisabeth, où on les recueillit, en effet, souffrant de la faim et de la soif, de manière à n'y pouvoir vivre un mois de plus.

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autres furent heureusement rencontrées en mer; mais ce ne fut pas avant que la faim eût réduit ces infortunés marins aux horreurs du cannibalisme; car ils avaient déjà dévoré les corps des premières victimes du fléau, et l'un d'eux, désigné par le sort, avait été sacrifié pour servir de nourriture aux autres. Dans l'une des embarcations, on ne trouva que le capitaine et deux matelots, de six ou sept qu'ils y avaient été; l'autre, rencontrée plus tôt, avait moins souffert. Quant aux hommes restés dans l'île Elisabeth, ils s'étaient vus souvent cinq on six jours sans eau, presque sans nourriture, et seraient certainement morts de soif, s'ils n'avaient eu le bonheur de surprendre quelquefois des tortues, dont ils gardaient le sang pour des momens de disette absolue; car ils n'avaient d'autre eau que celle des pluies ou celle qu'ils recueillaient dans les petites cavités des morceaux de corail. D'autres infortunés avaient probablement souffert avant eux sur ce sol inhospitalier; car ils trouvèrent, dans une grotte voisine de la mer, huit squelettes humains, tous couchés les uns près des autres. Les malheureux avaient, sans doute, abordé cet écueil; mais, épuisés de fatigue ou privés des forces nécessaires pour aller chercher des vivres, ils étaient morts sans pouvoir gravir cette côte escarpée. Ces doulou reuses catastrophes, en montrant l'utilité des recherches et des découvertes géographiques, imposent, au nom de l'humanité même, à ceux qui ont des no tions précises sur ces lieux déserts et isolés, le devoir

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de les publier; car ces notions, consciencieusement reproduites et méditées par les hommes de l'art, pourront leur servir comme de phares sur ce théâtre de tant de naufrages, et prévenir ou sécher bien des larmes.

SECTION IV.

PITCAÏRN.

      Les annales de Pitcaïrn se distinguent, entre toutes celles des diverses îles de l'Océanie, par un caractère tout spécial et des plus singuliers, celui de se composer d'événemens qui n'appartiennent exclusivement ni aux nations dites sauvages, ni aux nations prétendues civilisées. Elles présentent, en effet, un amalgame assez bizarre de faits ressortant des habitudes combinées de la civilisation, jetée, en quelque sorte, hors de sa sphère d'action ordinaire, avec celles de l'état sauvage, modifié déjà par des relations plus ou moins fréquentes avec les Européens; la première se prévalant avantageusement, de sa supériorité sur le second, pour le soumettre à son empire; le second se rangeant, de bonne grâce, sous les lois de la première, et lui présentant, en échange des dons qu'il en recoit, la piquante crédulité, le touchant

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abandon de sa naïve inexpérience. Tous deux se prêtent un secours mutuel, après s'être, quelque temps, livrés à toutes les fureurs de la haine; et se rallient dans un même hommage au christianisme épuré, qui vient, enfin, rendre heureux, du bonheur des âges d'innocence, un peuple né d'une révolte et racheté, comme par miracle, des suites de l'ivresse, de la jalousie et de l'assassinat, menaçant de l'anéantir dès son berceau.

      Peu d'histoires (et c'est ma seconde observation. générale) sont tirées de sources à la fois plus simples et plus nouvelles que celles à qui j'emprunte l'exposé de l'histoire de Pitcaïrn. J' en tiens le commencement de la bouche même du vrai législateur de la colonie anglo-taïtienne, de cet homme exceptionnel qui, matelot sans instruction, dut, aux seules inspirations instinctives d'un sens droit, la force de vouloir le bien et le talent de l'accomplir, expiant une erreur criminelle par mille vertus, et méritant, avec la pleine amnistie de son pays offensé, l'amour et les regrets de toute une génération, dont il devient, en peu d'années, l'instituteur, le chef et le père; destinée unique, sans doute, dans les fastes du monde; gloire non moins sûre et plus douce que celle que s'assurèrent, au prix de tant de sang, les Alexandre et les César. Tel fut cet Adams, qui va lui-même transmettre à mes lecteurs le récit de l'origine de la petite nation pitcaïrnienne, dont je ferai connaître les progrès. Je les exposerai d'a-

Adams portrait

Lafai, un chef de O-Taiti.
&
Adams, seul survivant des revoltes du bâtiment de guerre Anglais
Bounty trouvé à l'île de Pitcairn.
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près ce que ni' en ont appris les enfans d'Adams luimême; et j'ai personnellement été témoin de ce qui s'est passé lors du transport momentané de la colonie de Pitcaïrn à O-taïti; de manière que des témoignages oraux et oculaires compléteront, seuls, toute la suite de ses archives, depuis son origine jusqu'à nos jours. Cette sorte de documens vaut bien ceux que vont chercher les historiens dans la poudre de nos bibliothèques pour des nations plus nombreuses et plus célèbres, mais qui ne sont pas plus intéressantes.

      En décembre 1787, le gouvernement anglais expédia pour O-taïti le sloop de guerre la Bounty, capitaine Bligh, chargé d'y prendre des plants de l'arbre à pain et de les transporter aux Indes occidentales. Ce bâtiment arriva à O-taïti le 26 octobre 1788; et, suffisamment pourvu de cette plante, il quitta l'île pour l'Inde, le 4 avril 1789. Le 23, le bâtiment jeta l'ancre à Anamooka, quitta cette île le 26, et se dirigeait vers le nord, quand, dans la nuit du 27 au 28, il y eut à bord une révolte dont le principal moteur et le chef était Christian, lieutenant du vaisseau. Les révoltés s'emparérent du bâtiment, et forcérent le capitaine, avec dix-huit hommes qui lui étaient restés fidèles, à le quitter dans une embarcation ouverte, munie de quelques provisions, d'un quart de cercle, d'une boussole; mais dépourvue d'armes à feu.

      S'il faut en croire Adams (dont le vrai nom est Alexandre Smith, et, d'ailleurs, le plus ancien des

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habitans de Pitcaïrn, en même temps que le seul survivant des révoltés de la Bounty), la révolte aurait eu pour cause la sévérité tyrannique de Bligh, poussée au point que Christian, ne pouvant plus la supporter, avait résolu de quitter secrètement le vaisseau, quand les conseils des autres mécontens le portèrent à l'acte désespéré de s'en servir. Voici comment Adams m' a raconté l'événement:

      "Pendant tout le voyage, depuis notre départ »d'Europe jusqu'au moment de la révolte, il y avait eu des difficultés venues de ce que M. Bligh retranchait tantôt sur les vivres, tantôt sur l'eau-de-vie, faisant punir avec rigueur tous ceux qui osaient proférer la moindre plainte; ce qui indisposait également officiers et matelots. Pendant un séjour de six mois à O-taïti, nous avions été traités avec la plus grande affabilité par les insulaires; mais le capitaine fit tout son possible pour nous fatiguer. Il allait jusqu'à opérer des réductions sur les provisions fraiches qu'on obtenait là si facilement; il insultait les officiers, dégradait des subalternes, et prenait plaisir à infliger des châtimens rigoureux pour les fautes les plus légères.

      "Après notre départ d'O-taïti, et quand nous eûmes jeté l'ancre devant l'île d'Anamooka, il traita M. Christian de poltron, parce que ce dernier lui faisait quelques observations sur un ordre donné par lui d'aller à terre faire de l'eau parmi des Indiens mal disposés et en armes, tandis que

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"nous avions reçu l'ordre le plus strict de ne faire, sous aucun prétexte, usage des nôtres. Trois ou quatre jours après, ce fut bien pis encore, quand il accusa cet officier de lui avoir volé quelques noix de coco qui lui manquaient. Christian, ne pouvant supporter cette dernière offense, qui lui était faite dans la nuit du 28 au 29, projeta, dès cette nuit même, de quitter le bâtiment, et en parla à deux ou trois de ses amis, qui tâchèrent de le détourner de son dessein; mais il avait fait ses préparatifs; et quand, à quatre heures du matin, seul avec les hommes de son quart, il monta, plein de fermeté, sur les planches qu'il avait assemblées en forme de radeau, et voulut, malgré leurs instances, s'abandonner à la mer sur cette frêle machine, ne pouvant l'en dissuader, plusieurs des matelots deson parti se disposèrent à l'accompagner dans son embarcation; mais alors, l'un d'eux, nommé Martin, ouvrit l'avis de s'emparer du navire. Ce parti désespéré, auquel je suis sûr que Christian ne pensait pas, fut pris au même instant par toutes les personnes réunies alors sur le pont. J'étais couché et dormais profondément, quand l'une d'elles vint me réveiller et me proposa d'embrasser leur cause. Sans songer un seul instant aux conséquences, et mécontent depuis long-temps, j'acceptai tout aussitôt. Plusieurs autres, mécontens comme moi, firent de même; et quand nous nous vîmes assez forts, Christian, accompagné de quelques hommes

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"armés, alla s'emparer de Bligh et de ceux que nous savions disposés à nous résister, en raison de l'attachement qu'ils portaient au capitaine.

      "Cela fait, nous mîmes la grande embarcation à la mer; nous y déposâmes des voiles, des outils, une boussole, un quart de cercle, quelques provisions de bouche, des haches, des sabres, mais non des armes à feu; et nous forçames le capitaine, le second, le chirurgien, le botaniste, et quinze hommes de l'équipage, à s'y embarquer; puis, y ayant mis, de plus, une boussole et un quart de cercle, détachant la corde qui retenait leur embarcation au navire, et forçant, en même temps, de voiles, vers le nord, nous les perdimes promptement de vue.

      "Christian avait pris le commandement du navire. Nous tînmes conseil et nous convinmes de chercher quelqu'ile inconnue dans les environs d'O-taïti. Dans ce but, nous changeâmes de route, et jetames, par-dessus bord, la plus grande partie des plantes, n'en gardant que quelques-unes, pour le cas où la terre que nous allions chercher ne produirait pas l'arbre à pain. Quelques jours après, nous eûmes en vue Toubouai. Une embarcation fut envoyée pour reconnaître la passe; et, quoique les Indiens l'eussent attaquée et se fussent montrés très-hostiles, nous y entrames avec le sloop, et mouillames dans une baie au nord-nord-ouest de l'île.

      "Au moment où nous voulûmes altérir, pour examiner l'île, les Indiens voulurent nous empêcher

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"de débarquer, et se montrèrent en nombre sur le rivage, armés de piques; mais quelques coups de canon, tirés du bord, les effrayèrent, et tous se sauvèrent dans les montagnes de l'intérieur.

      "Cette île nous parut convenable, Produisant l'arbre à pain, du taro, des bananes, et susceptible de culture, nous pouvions nous y procurer tout. Aussi primes-nous la résolution de nous y fixer malgré les Indiens, qui, au moins en apparence, peu disposés à nous bien recevoir, n'avaient plus reparu, après les coups de canon qu’on avait tirés sur eux; mais il nous manquait des femmes; et, nous souvenant d'O-taïti, où chacun de nous avait formé des liaisons intimes, nous nous décidámes à nous rendre dans cette dernière île, afin d'en prendre chacun une, et d'engager aussi quelques hommes à venir nous aider à cultiver la terre et à établir des communications amicales avec les insulaires de Toubouaï. Nous partimes donc pour O-taiti. Là, un coute, que nous avions arrangé d'avance, nous fit bien recevoir. Nous avions découvert une île qu'on voulait peupler. Le capitaine Bligh y était resté, et avait envoyé Christian avec la Bounty, pour se procurer des cochons, des poules, designames, etc. Les bons O-taïtiens d'eurent garde de mettre en doute la véracité de cette histoire, et ils nous remirent, sans balancer, des cochons, des chèvres, des poules, des fruits de toutes espèces; mais nous ne trouvámes pas autant de femmes que

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"nous désirions. Neuf seulement vinrent à bord; et, avec elles, huit hommes et une dizaine de garçons. Après d'inutiles efforts pour engager d'autres femmes à nous suivre, nous retournâmes à Toubouaï, où nous fimés entrer le bâtiment aussi loin que possible dans le port, mouillant au milieu de rochers et de rescifs où il aurait été difficile de nous suivre, et où nous pouvions nous défendre de l'approche d'un bâtiment, quel qu'il pût être. Cette précaution ne nous empecha pas de nous mettre de suite à construire un fort, tant pour protéger notre établissement contre les attaques des insulai res, que pour nous trouver en mesure dans le cas où, de l'Europe, on viendrait à notre recherche.

      "Mais les querelles qui s'élevèrent entre nous pour les femmes, et celles que nous eûmes avec les insulaires de Toubcuaï pour le même sujet, rendirent bientôt notre position fort désagréable. Plusieurs d'entre nous ayant pris des femmes par force, nous en vinmes souvent aux mains avec les naturels, et en tuâmes même quelques-uns. Les naturels, qui voulaient se venger de nos succès, et à qui notre fort faisait surtout ombrage, formerent le projet de nous attaquer avec toutes leurs forces pendant que nous serions au travail. Heureusement les O-taïtiens, qui communiquaient avec eux, en furent instruits et nous en prévinrent. Alors, sans altendre l'attaque que les Indiens méditaient contre nous, nous profitâmes d'un moment où tous

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"étaient réunis, tombâmes sur eux à l'improviste, les mimes en déroute et en tuâmes un très-grand nombre. Cette affaire, très-fatale aux habitans de l'île, rompit de nouveau toutes nos communications avec eux, et ne manqua pas d'augmenter les mécontentemens auxquels avait surtout déjà donné lieu le manque de femmes. On parlait sou vent d'O-taïti; et le souvenir des liaisons qu'on y avait formées, et des plaisirs qu'on y avait goûtés, prit un tel empire sur plusieurs d'entre nous, que, malgré les observations de Christian sur les nou veaux dangers qu'ils allaient courir, et sur le sort qui les attendait, en supposant qu'un bâtiment de guerre anglais vînt à les rencontrer, ils le forcèrent à les reconduire à O-taïti, à condition, toutefois, que ceux qui y resteraient auraient leur part dans tout ce qu'il y avait à bord, mais que le bâtiment et son artillerie appartiendraient à Christian et à ceux qui reviendraient avec lui. Nous quittàmes donc, pour la seconde fois, Toubouaï, et arrivâmes à O-taïti, en octobre ou novembre 1789. Là, Christian renouvela ses remontrances; ce fut en vain. Les femmes et les amis que plusieurs de ses gens avaient connus, étant venus à bord pleurer et les inviter à rester dans l'île, seize s'y décidèrent. Christian leur remit fidèlement leur part de tout ce qui pouvait se diviser sur le navire. Nous étions huit bien décidés à ne pas le quitter. Dès le lendemain, munis de tout ce dont nous avions

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"besoin, nous partîmes pendant la nuit, après avoir autorisé Christian à nous conduire où bon lui semblerait. Nous avions avec nous douze femmes et six hommes d'O-taïti. Des douze femmes, neuf nous appartenaient; car nous les avions épousées. Deux des autres avaient aussi leurs maris; quant à la dernière, d'après les moeurs de l'île que nous quittions, elle était l'amante des quatre célibataires. Nous courûmes pendant quelques jours des bordées, ne sachant si nous voulions aller aux Marquises et dans l'espoir de rencontrer quelqu'ile inconnue. Christian, enfin, se souvint de Pitcaïrn, sur laquelle il se dirigea tout aussitôt; mais nous n'y arrivâmes qu'en janvier 1790.

      "A peine y touchions-nous, que Christian, impatient, sauta lui-même dans l'embarcation, ne prenant avec lui qu'un seul de nous et quatre Indiens. En l'abordant, il la trouva hérissée de rochers, qui, comme vous l'avez vu (1), s'étendent au loin dans la mer, et qui semblent la rendre inabordable, même pour les plus petites embarcations; mais, en même temps, l'intérieur lui en parut très-fertile; aussi, en en faisant le tour, s'écriat-il à plusieurs reprises: C' est cela! Voilà le séjour qu'il nous fallait. Qu'on vienne nous y chercher ou qu'on essaie de nous en arracher! Il débarqua au


      (1) On n'oublie pas qu'Adams parle à l'auteur, lors du premier voyage de ce dernier à Pitcaïrn.

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"nord, mais sans beaucoup s'avancer dans les terres, qu'il trouva, comme il en avait jugé du dehors, très-fertiles.

      "Persuadé que le navire aurait pu entrer dans la baie que les rochers forment sur cette plage, il revint à bord d'un air joyeux, que nous ne lui avions pas vu depuis long-temps; et, décidé à prendre domicile en ces lieux, il mit le sloop à l'ancre presque au milieu des brisans d'où il eût été, pour ainsi dire, impossible de le retirer.

      "Le temps était beau. Nous désirions tous voir cette terre où nous allions nous reléguer, en disant adieu, pour jamais, à la patrie, au monde et à ses plaisirs. Plusieurs de nous y descendirent, bien armés, en cas qu'il y eût des habitans, dont long-temps, néanmoins, nous ne vîmes aucune trace. A, peine dans l'intérieur, nous trouvâmes quantité de cocotiers et d'arbres à pain; mais, sauf quelques oiseaux et des rats, nous ne rencontrâmes pas un être vivant. Toutefois, en arrivant au nord, dans l'endroit même où, plus tard, nous nous sommes établis, nous ne fûmes pas peu surpris de trouver des piliers et d'autres restes de demeures; des trous et des pierres qui indiquaient des fours où l'on avait fait du feu; mais le tout d'une telle vé tusté, qu'on avait peine à le reconnaître. Nous n'y vîmes pas moins la preuve qu'il y avait eu des habitans dans l'île, et nous craignions qu'il n'y en eût encore, cachés, pour le moment, dans les montta-

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gnes et dans les bois. Nons renouvelâmes pendant plusieurs jours nos recherches. Nous découvrimes encore des restes de maraïs, des images de dix à douze pieds de haut, élevées sur des plate-formes en pierres, le tout depuis très-long-temps en ruine; aussi, quoique tout annonçat d'une manière à chaque instant plus manifeste que ces lieux n'avaient pas toujours été déserts, tout y annonçait aussi, pour le moment, une complète solitude, et la mort ou l'entier abandon de leurs anciens habitans.

      "En attendant que nous pussions construire des maisons, nous portames des voiles à terre, et nous dressâmes des tentes sous lesquelles nous déposàmes tout ce que nous avions débarqué; mais, le troisième jour, soupçonnant quelques-uns d'entre nous de songer encore à le quitter, Christian donna ordre à Mathieu Quintal de mettre le feu au sloop. Le bâtiment brûla à fleur d'eau et vint ensuite s'échouer sur les rochers, près de terre. Cette action hardie nous priva de beaucoup d'objets qui, dans la suite, nous auraient été de la plus grande utilité; mais elle fixait notre destinée, en nous ótant tout espoir de jamais abandonner notre retraite isolée. N'ignorant pas le châtiment dû à notre révolte, long-temps encore nous eûmes des craintes; de sorte que, pendant plus d'un an, l'un de nous veillait sans cesse sur l'une des pointes les plus élevées de l'île et qui domine, de toutes parts, l'Océan, avec

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ordre de signaler tout vaisseau cinglant verS notre lieu de refuge; mais, avec le temps, nous nous tranquillisâmes; et, sans espoir comme sans désir de le quitter, nous vivions contents et dans l'abondance; car, indépendamment des fruits que nous avions trouvés dans l'île, les semences ou les plants que nous avions apportés d'O-taïti, y réussirent parfaitement; et, sans nous donner beaucoup de peine, nous eûmes à souhait des fruits à pain, des ignames, des taros, des pommes-de-terre douces, des bananes, du ti, de la canne à sucre, des noix de coco, du tabac, etc. Nos cochons, nos poules, nos chèvres ne tardèrent pas à couvrir l'île; et, ayant construit des pirogues pour aller à la pêche, le poisson, bientôt, ne nous manqua pas."

      Ici finit la partie de l'histoire de ce peuple, que je tiens de la bouche même du seul survivant des révoltés de la Bounty. J'ai su le reste plus tard, tant de lui, encore, en d'autres conversations, que de ses enfans, auprès desquels j'ai vécu, alors, près de six semaines, et que j'ai revus ensuite à O-taiti. Au bout de trois ou quatre ans, Mathieu Quintal perdit sa femme; et les Anglais, qui, dès le principe, avaient traité durement et en véritables esclaves les pauvres Indiens par eux amenés d'O-taïti, mirent alors le comble à leur injustice, en forçant la femme de l'un des insulaires à quitter son mari pour aller vivre avec Quintal. Cette odieuse conduite réveilla presque si-

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multanément, chez tous les O-taïtiens, cet esprit de vengeance, en quelque sorte naturel aux insulaires de l'océan Pacifique, et qui les rend si redoutables; aussi, quoique une fois trahis par les femmes, qui, dans leurs chants, prévinrent les Européens de leurs complots; bientôt après, s'étant emparés de quelques armes à feu, ils tuèrent Christian et quatre autres de ses compatriotes, pendant qu'ils travaillaient dans les champs, et blessèrent d'une balle au col, Adams, qui, avec les trois Européens survivans, eurent beaucoup de peine à se sauver dans les bois.

      Satisfaits de leur vengeance, les O-taïtiens avaient permis à Adams et au nommé Young de rester avec eux. Quant à MM. Koy et Quintal, ils se tenaient dans les bois; mais les insulaires commencèrent à se quereller entr'eux pour la possession des femmes; et, dans ces luttes, l'un d'eux fut tué. Les femmes dont les maris avaient succombé, cherchant, à leur tour, à se venger, firent cause commune avec les Européens; et le signal du massacre fut donné par l'un d'eux, qui tua un homme de couleur dans son lit. Les autres, attaqués à l'improviste par les Anglais, subirent le même sort. Ainsi, une seule injustice fit couler des flots de sang, dans l'espace de quelques jours, et réduisit presque à rien cette petite société, qui, reléguée dans cette île isolée, avait tant d'intérêt à conserver la bonne harmonie parmi ses membres; mais il semble que leurs mours, celles de Christian exceptées, n'étaient que désordre et corruption, et

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que le sort qui les frappait était, en quelque façon, la suite inévitable de la dépravation de leur vie.

      Adams, ses trois compagnons, dix femmes et quelques enfans, vécurent, à ce qu'il parait, pendant quelques années, en assez bonne intelligence; néanmoins, quelques - unes d'entrelles, toujours mécontentes, formèrent le projet de se défaire des Anglais et de quitter l'île. On découvrit leur complot; et, depuis ce temps, elles furent traitées avec rigueur; mais comme il s'en trouvait toujours qui persistaient à vouloir partir, on leur construisit une pirogue qu'on approvisionna, et les récalcitrantes allaient se mettre en mer, quand, heureusement, la pirogue chavira. Cet accident, qui les sauva d'une mort presque certaine, parut contrarier beaucoup ces hardies insulaires, forcées de fléchir encore sous le joug d'hommes, naguère leurs protecteurs, mais alors devenus leurs tyrans.

      Malheureusement, vers cette époque (1796), M. Koy se souvint d'avoir été jadis employé dans une distillerie. Il fit des essais et parvint à fabriquer avec le ti (Dracaenae species), une liqueur forte, qui occasiona bientôt de nouveaux désordres. MM. Koy et Quintal étaient presque toujours ivres; au point que, quelque temps après, le premier, dans l'accès d'une sorte d'aliénation mentale, courut sur le bord de la mer, se précipita du haut d'un rocher et se tua sur la place. Cette catastrophe frappa les survivans d'une frayeur telle, qu'ils abandonnèrent la distille-

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rie, et que, depuis, chacun d'eux s'abstint, le reste de sa vie, de l'usage de toute liqueur forte.

      Peu de temps après, Quintal perdit sa seconde femme; et, quoiqu'il en eût plusieurs à choisir, cet homme, dont les injustes prétentions avaient causé les premiers mécontentemens, les fit revivre, et de la même manière, en exigeant la femme de l'un de ses deux camarades. Sur le refus qu'ils lui en firent, il essaya de les surprendre et d'attenter à leur vie; et, comme ses menaces réitérées ne permettaient pas de douter qu'il ne saisit la première occasion d'exécuter son projet, Adams et Young, après s'être consultés, se crurent, dans l'intérêt de leur sûreté, autorisés à s'en défaire. En conséquence, ils le surprirent et le tuèrent à coups de hache.

      Restés seuls, un changement de moeurs complet commença l'expiation de leurs crimes. Young, qui avait eu quelqu' éducation, se mit à instruire les enfans; mais il était d'une faible santé; et, moins d'un an après la mort de Quintal, il mourut dans les bras d'Adams. Celui-ci, vers 1800, se trouva donc seul survivant des révoltés, de quatorze bommes venus dans l'île dix années auparavant; et ce qui fait vraiment horreur, c'est l'idée qu'un seul d'entr'eux était mort dans son lit de mort naturelle. Tous les autres s'étaient entre-tués, tour à tour assassins et victimes; aussi Adams, soit effet de l'âge, soit, bien plus probablement, par suite des terreurs d'une conscience bourrelée, changea-t-il tout à coup

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de manière de vivre, de principes, d'habitudes; et c'est alors qu'il entama cet cuvre, couronné d'un si étonnant succès, de former ce singulier peuple, qui fit l'admiration de tous les navigateurs appelés, plus tard, à le visiter.

      Une Bible et quelques autres livres de piété, apportés par la Bounty, avaient été conservés. Il en fit la lecture aux enfans, leur lut et leur apprit des prières. Peu instruit, il apprit lui-même, tout en la leur enseignant, la religion chrétienne, mais dégagée de toutes subtilités dogmatiques, mais dans toute sa simplicité native. Il basait ses instructions sur la douceur et sur l'esprit de fraternité qui la constituent et en font le premier charme; principes probablement d'autant plus chers au nouvel apôtre, qu'il avait toujours présentes à la mémoire les suites des disputes et des inimitiés si fatales à ses infortunés compagnons, et cause première, pour lui-même, de plus d'une erreur coupable, de plus d'une action criminelle, dont le souvenir troublait son repos.

      C'est ainsi qu'il élevait ces jeunes enfans avec tous les soins d'un père tendre, quoique sur dix-neuf qui se trouvaient alors dans l'île, pas un seul ne fût à lui; car ce n'est que postérieurement qu'il eut des enfans d'une seconde femme. Il ne pouvait guère leur enseigner que la lecture et l'écriture; mais s'il n'en fit pas des savans, au moins il en fit des hommes; et tous ceux qui ont visité l'île se sont étonnés, comme moi, du bon sens et de la droite raison de ces insu-

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laires, appuyés sur la pure morale, sur la touchante bonté qu'il a surtout cultivées dans ses jeunes pupilles, et qui leur ont donné ces manières prévenantes, cette affabilité venant du coeur qui ne s'enseignent point, mais si attrayantes pour quiconque sait les apprécier et peut les sentir.

      Pendant près de vingt ans, le sort de Christian et de ceux qui, pour la dernière fois, avaient quitté avec lui l'île d'O-taïti, fut entièrement ignoré de l'Europe. En 1794, peu de temps après le premier massacre, les habitans de Pitcaïrn s’alarmèrent de l'apparition d'un grand bâtiment, à l'approche duquel tous se cachèrent dans les bois, jusqu' au moment où leur vigie le vit s'éloigner. Quelques années plus tard, il s'approcha de l'île un autre vaisseau, qui détacha vers la rive un canot chargé de monde; mais cette embarcation s'éloigna, avec toutes les démonstrations de la crainte, à l'approche de quelques femmes envoyées par Adams pour savoir qui ils étaient; et les Pitcaïrniens n'eurent plus qu'en 1808 de communications avec des navires. A cette époque, le capitaine Folger, du navire Topaz, visita l'île. Adams n'hésita point à se faire connaître à lui, et l'instruisit de tout ce qui avait rapport à la révolte de la Bounty. Les détails communiqués furent remis en Angleterre; mais on ne parut pas y faire attention. En 1814, des bâtimens de guerre anglais, dont un, nommé le Briton, capitaine sir Staines, passant des Marquises à Valparaiso, vit Pitcaïrn, et en donna les

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premières nouvelles officielles dans une lettre à l'amirauté, où, après avoir exposé la manière dont il a découvert l'île, qu'il trouva habitée par les descendans des révoltés de la Bounty, il poursuit:

      "Christian parait avoir été l'instigateur et la première cause de la révolte à bord de ce bâtiment. Un vénérable vieillard, nommé Jean Adams, est le seul Anglais survivant de tous ceux qui ont quitté O-taïti dans ce navire. Sa conduite exemplaire, et les soins paternels qu'il a pris de cette petite colonie, ne peuvent inspirer que de l'admiration. Les habitudes de piété dans lesquelles les enfans nés dans l'île ont été élevés, les sages principes de religion qu'il a su imprimer dans leur jeune coeur, lui ont donné la prééminence sur tous, et le font considérer comme le père de toute la population (1). Un fils de Christian est le premier enfant né dans l'île. Il a maintenant vingt-cinq ans environ, et se nomme Mardi Octobre Christian, etc.

      "Je crois devoir dire que cette île me parait mériter la plus sérieuse attention de nos sociétés religieuses, et particulièrement de celle qui a pour objet spécial la propagation de la religion chrétienne. Tous les habitans parlent la langue o-taïtienne aussi bien que l'anglais."


      (1) Les habitans, en effet, l'appellent tous indistinctement leur père.

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      En arrivant près de Pitcaïrn, les gens des bâtimens de guerre virent les insulaires descendre une colline, en portant leurs pirogues sur leurs épaules; traverser, bientôt, dans ces frêles embarcations, la houle et les brisans, et se diriger tout droit vers les navires; mais rien ne les étonna plus que d'entendre les insulaires, arrivés le long du bord, leur demander, en anglais, de leur jeter une corde ou amarre. Le plus avancé s'élança sur le navire avec cette légèreté que leur ont toujours trouvée tous ceux qui les ont visités: c'était Mardi Octobre Christian. Il se fit connaître, dès la première question, pour le fils d'une femme o-taïtienne et de Flécher Christian, lieutenant de la Bounty. C'était un beau jeune homme, dont les bonnes manières et l'ingénuité plurent à tout le monde. Après quelques instans de conversation, invités à prendre queique nourriture, ils montrèrent, pour la première fois, ces principes de dévotion qui, n'ayant rien d'affecté, ne se séparent point, chez eux, des grâces d'une vive et innocente gaieté. C'est ainsi qu'après s'être montrés alertes et joyeux sur le pont, ils se recueillaient, dans une touchante prière, avant que de commencer leur repas.

      Les capitaines descendirent ensuite à terre avec eux. Adams, qui aurait pu facilement se cacher, ne craignit point de se présenter à eux, les conduisit à sa demeure, où se trouvait sa femme, presqu'aveugle, et offrit de retourner avec eux en Angleterre, s'ils le désiraient. A cette proposition, toute la colonie fut

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en émoi. Sa fille, jetant ses bras autour du vieillard, lui dit en sanglottant: "Mon père! mon cher père! ah! ne nous quittez pas!" Son fils embrassait ses genoux. Toutes les femmes pleuraient, tandis que les hommes, les regards baissés, restaient pâles et interdits. Le commandant en chef s'empressa de les rassurer. La joie, alors, succéda tout à coup à la tristesse, et les étrangers se virent comblés de caresses et de bénédictions; aussi le capitaine Piton dit-il que, bien qu'en toute rigueur, Adams, aux yeux de la loi, fût trop réellement criminel, il eût été trop dur de l'arracher à son petit peuple, qui, privé de son appui, serait demeuré en butte à des malheurs de tout genre, et, probablement, eût péri de misère.

      A l'époque de cette visite, la colonie se composait en tout, de quarante-six individus, sur lesquels sept femmes d'O-taïti et Adams étaient seuls venus d'ailleurs, les trente-huit autres étant nés dans l'île.

      Les habitans de cette petite île, si éloignée de toute civilisation, et qui ne fait qu'un point dans cet immense océan, vivaient heureux au sein d'une harmonie toute fraternelle. Ils pratiquaient, vus du Dieu seul qu'ils adoraient, dans la simplicité de leur coeur, toutes les vertus chrétiennes, qui, suivant les enseignemens du bon Adams, se bornent à la gratitude envers l'auteur des choses, à se montrer patient, bon, humain, et à faire aux autres ce que nous voudrions qu'ils nous fissent. Ces principes, ils les professent

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toujours; mais, sous tout autre rapport, combien leur situation a changé, et pourquoi faut-il qu'ici encore nos visites n'aient fait que du mal?

      L'origine toute exceptionnelle et les meurs exemplaires de ce peuple ayant fait quelque bruit en Europe, il fut bientôt visité par d'autres navires, qui tous s'accordaient à en faire les plus séduisans éloges.

      Sur l'un de ces bâtimens, qui s'y montra vers 1824, se trouvait un Anglais, nommé Buffet, qui témoigna le désir de rester dans l'île. Cet homme avait quelqu'instruction; et comme, malgré l'avis du capitaine Pipon et l'intérêt qu'on semblait prendre en Angleterre à cette petite colonie, la société des missionnaires l'avait négligée, Adams, déjà vieux, et qui ne savait presque pas écrire, crut devoir lui faire accueil. On consentit à ce qu'il débarquât; et, avec lui, resta, je ne sais comment, encore un autre Anglais. Buffet, comme maître d'école, y fit d'abord du bien; et le capitaine Beechey, qui l'a vu en 1825, en fait l'éloge; mais peu de temps après, quoique marié, il donna le premier exemple d'irrégularité de meurs qu'on eût vu depuis 1800, en sé duisant l'une des jeunes filles dont l'instruction lui était confiée (1).


      (1) J' ai connu cette malheureuse fille. Elle devait épouser un jeune homme nommé Young, qui, après sa faute, n'en voulut plus. Depuis lors elle était toujours triste, pâle et

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      Quand, en 1825, le capitaine Beechey s'approcha de Pitcaïrn, sur le bâtiment de guerre le Blossom, il vit une embarcation venir à sa rencontre à pleines voiles. Elle portait le vieux Adams et plusieurs de ses élèves. Arrivés près du vaisseau, ils s'arrêtèrent, pour demander s'ils pouvaient monter à bord. Dès qu'ils en eurent reçu la permission, tous furent, en moins de rien, sur le pont, à l'exception d'Adams, qui, déjà ågé de soixante-cinq ans, n' avait plus la mêine légèreté. Il parut même hésiter un instant. La vue de ce batiment de guerre fit sur lui une impression qu'on peut imaginer sans peine. Elle devait lui rappeler de bien tristes souvenirs; et lui-même m'a, depuis, avoué qu'en voyant des canons et tout cet appareil guerrier si familiers à sa jeunesse, il s'était senti ému au point de pouvoir à peine se contenir et d'être prêt à fondre en larmes.

      A l'époque de la visite du capitaine Beechey, les habitans de Pitcaïrn étaient au nombre de soixante-six. C' est aussi à ce navigateur qu' Adams communiqua la crainte que cette île devint bientôt trop petite pour sa colonie, et témoigna le désir de voir le gouvernement anglais la transporter dans un lieu plus commode et mieux approprié à ses progrès présumables. Cette imprudente communication fut la première cause de leur funeste émigration pour O-taïti,


maladive, et mourut des premières à O-taïti, lors de la translation des Pitcaïrniens dans cette île, en 1831.

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ou plusieurs périrent, ei d'où tout doit faire craindre que les autres ne retournèrent point avec les moeurs et les principes qu'ils y avaient apportés.

      Tels sont, en partie, les détails que je recueillais, il y a plus de six ans, sur l'état de cette île et de ses habitans; bien loin d'imaginer, alors, que les veux que je formais pour la continuation de leur bonheur seraient trompés si tôt, et mes craintes sur leur avenir si promptement justifiées. Quels changemens, en effet! Que de mauxils ont soufferts depuis cette époque! Et combien ils ont eu besoin, pour lutter contre l'adversité, de ce noble courage, dont je les avais jugés si capables! Voici ce qui leur est ultérieurement survenu de plus remarquable.

      A l'arrivée de Bunker et de Nobbs à Pitcaïrn, le premier, très-dangereusement malade, avait été transporté, comme on l'a vu, dans l'une des habitations. Tous les habitans avaient rivalisé de soins auprès de lui; mais le maître de la maison, nommé Quintal, s'était surtout fait remarquer, entre tous, par son dévouement et par son zèle; aussi, à la mort de Bunker, arrivée après plusieurs mois d'atroces souffrances, sur lesquelles on a trouvé des détails spéciaux dans la partie géographique, on apprit, apparemment par Nobbs (car rien ne prouve qu'il y eût un testament), que le malheureux défunt avait disposé de son avoir de manière à en laisser, à titre de legs, une partie à la généralité des habitans, et l'autre à Quintal en particulier. Parmi les dons faits à

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Quintal, se trouvait la moitié de l'embarcation dans laquelle les aventuriers étaient venus, et qu'on allait détruire; l'autre moitié était réclamée par Nobbs, le survivant des deux. Cette donation, d'autant plus précieuse, que toutes les maisons de l'île sont en bois, que les planches y sont rares, qu'on ne peut s'en procurer sans beaucoup de travail, et qu'il ne croit dans l’île qu'un très-petit nombre d'arbres dont on puisse tirer parti; avait, en conséquence, excité l'envie de la plus grande partie des habitans; et ceux-ci prétendaient substituer aux droits de Nobbs le nommé Buffet, depuis cinq ans leur maitre d'école et leur ministre. Nobbs, après l'avoir d'abord secondé, cherchait à le supplanter aux mêmes titres. Ces deux individus, qu'il aurait fallu chasser ensemble, si l'un déjà n'eût pas été marié et père de famille, avaient donc chacun leur parti, de force à peu près égale. Quintal et quelques-uns de ses parens, pour ne pas perdre le legs de quelques très-bons vêtemens et de la moitié de l'embarcation, tenaient pour Nobbs; et, prenant sa défense avec un peu trop de chaleur, prétendaient qu'on devait en croire sa parole. D'autres, par pure jalousie ou par scrupule, mais, en tout cas, plus circonspects, prétendaient qu'on ne devait toucher à rien, ni employer Nobbs, soit comme instituteur, soit comme missionnaire, avant d'avoir de plus amples informations sur son compte. Il en résulta une scission entre les membres

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de la colonie; et, dès lors, il y eut deux services divins dans l'île.

      Au commencement d'avril 1829, Adams mourut, entouré de tous ses enfans. Pendant les derniers jours de la maladie qui le conduisit au tombeau, dans les courts intervalles où la violence de la douleur lui permettait de se reconnaître, il avait témoigné le désir de voir les habitans se choisir un chef, ce qui, néanmoins, ne se fit pas d'une manière officielle; mais, après sa mort, Ed. Young, surnommé Tati, tout en refusant toute espèce de titre, prit, de fait, le gouvernement de la petite colonie. Tout ce qui était d'intérêt général lui était confié. C'était un homme de sens et de conduite, aussi ferme que droit, qui maintenait les étrangers, et parvint, en peu de temps, à aplanir toutes les difficultés qui s'étaient élevées sur le legs de Bunker. Il réussit même à réconcilier, au moins en apparence, Nobbs et Buffet, si long-temps ennemis et dont les inimitiés prolongées pouvaient, de nouveau, compromettre la tranquillité générale (1).

      Dans cet état de choses et sous la direction de ce nouveau guide, tout allait à peu près comme autrefois, et promettait encore aux colons anglo-taïtiens une longue suite de jours heureux, quand, en mars 1831, un événement inattendu vint les surprendre au milieu de leurs douces jouissances, et détruire à jamais les charmes de leur paisible existence, en les arrachant à leur île chérie.


      (1) Voir ce que j'ai dit de ces divers personnages dans la partie géographique.

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au milieu de leurs douces jouissances, et détruire à jamais les charmes de leur paisible existence, en les arrachant à leur île chérie. J'ai parlé, plus haut, des craintes exprimées par Adams au capitaine Beechey, en 1825, sur l'insuffisance présumée du sol de Pitcaïrn pour ses descendans plus nombreux, jointes à son désir que le gouvernement anglais voulût bien transporter sa petite colonie en tel lieu jugé plus sortable. De retour en Angleterre, le capitaine, dans l'intention de servir un peuple auquel il s'intéressait vivement, soumit à son gouvernement la requête du vieillard, par suite de laquelle un bâtiment de guerre et un transport anglais vinrent, en 1831, de Port Jackson à Pitcaïrn, à l'effet d'en transporter les habitans à O-taïti, lieu que quelques faux rapports avaient désigné comme le plus propre à les recevoir. Les vaisseaux arrivèrent le 7 mars. Les habitans étaient au désespoir; car, instruits de la démarche du vieux Adams, ils avaient, depuis long-temps, écrit en Angleterre, pour demander en grâce qu'on ne les arrachat point à leurs foyers; mais leur supplique n' était pas parvenue; et, maintenant que ces bâtimens étaient là, attestant la sollicitude du gouvernement anglais pour eux, ils n'osèrent refuser. Ils se contentérent de demander qu'on les ramenat à Pitcaïrn, s'ils ne se trouvaient pas bien dans leur nouvel asyle. J'ignore si cela leur fut promis; je ne crois pas que le commandant leur en eût personnellement fait la promesse; mais il est certain qu'ils y complaient.

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      Ils arrivèrent à O-taïti le 24 mars 1831, dans un moment peu favorable, puisqu'alors la reine et quelques chefs en querelle avaient des armées en présence, prêtes à en venir aux mains. Les deux vaisseaux entrèrent, vers le milieu du jour, dans la baie de Papaïti, au N.-O. de l'île. Je m'y trouvais alors; et, prévenu qu'à bord de l'un de ces bâtimens étaient les habitans de Pitcaïrn, je m'y rendis aussitôt, pour les voir; car j'étais, dans O-taïti, la seule personne qu'ils connussent. Nous renouvelames connaissance de la manière la plus cordiale, et j'appris d'eux tout ce qui s'était passé dans leur île, depuis mon départ. Ils pe paraissaient pas trop satisfaits de leur voyage; mais ils trouvaient l'île belle et espéraient y pouvoir vivre heureux et tranquilles. Je ne partageais pas leur espoir; et, cependant, afin de ne pas les attrister par des réflexions tardives, je fis de mon mieux pour les encourager, m’affligeant en secret, plus que jamais, de voir ce bon et vertueux peuple arriver dans un lieu aussi profondément immoral, dans une telle école de corruption; et, jetant un oeil de pitié sur toutes ces jeunes filles et ces enfans innocens, je maudissais les imprudens dont les absurdes suggestions pouvaient amener tant de malheurs.

      Dès la première nuit, les Pitcaïrniens furent désabusés, et connurent, à la fois, tous les dangers de la démarche qu'on leur avait fait faire, et toute l'horreur de leur position, en devenant témoins de scènes telles, que, loin d'en avoir l'idée, ils n'en aurai ent

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pas même osé soupçonner l'existence. Plus de cinquante femmes d'O-taïti vinrent à bord du navire qui les avait amenés, s'offrant elles-mêmes aux matelots, ou prostituées, sans honte, par leurs pères, leurs frères, leurs maris. Révoltés au dernier point, et saisis d'horreur, ils allècent, dès le lendemain, déclarer au commandant du bâtiment de guerre qu'ils ne pouvaient ni ne voulaient rester en un lieu aussi infecté de débauche, et demander qu'on les ramenât à Pitcaïrn.

      Il était trop tard. On ne put les écouter; et, le jour même, tous furent débarqués. La reine leur accorda un territoire, eut pour eux des égards; et les habitans même de l'ïle, hospitaliers et bons, malgré la dissolution de leurs moeurs, les accueillirent favorablement. Moins vertueux, ils auraient pu s'y trouver bien; mais, purs comme ils l'étaient, autant eût valu, pour eux, le séjour des enfers que celui d'O-taïti.

      Ils restèrent quelques jours à Papaïti, nourris aux dépens du gouvernement anglais, par un résident de cette nation, avec lequel le commandant avait pris des arrangemens pour leur entretien pendant six mois; puis ils partirent pour Papaoa, district de la reine, au nord de l'île, où se trouvait le territoire qu'on leur avait accordé; mais là, n'ayant point encore de demeures, ils furent obligés de loger avec des familles indiennes, ce qui devait leur remettre sous les yeux les infernales scènes du bord, dans la

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nuit de leur arrivée; aussi n'y tinrent-ils pas long temps; et, peu de jours après, ils revinrent à Papaïti, où, tous logés dans une maison spacieuse, ils étaient moins exposés au spectacle d'actions et à l'ouïe de discours qui révoltaient leur délicatesse.

      Ne sachant que devenir, transplantés qu'ils étaient de lieux où ils avaient coulé une vie si douce et si tranquille, en d'autres lieux, où il leur était impossible de se fixer; découragés, abattus, inquiets, craignant pour leurs familles, ces infortunés, de tout sexe, de tout âge, furent atteints, bientôt, d'une nostalgie qui, en peu de temps, en enleva plusieurs, et qui les eût tous moissonnés, si l'on n'avait trouvé moyen de les rendre à leur île, ce dont on s'occupa sans délai, quand on vit qu'ils ne voulaient absolument pas rester, et qu'ils étaient exposés à une mort presque certaine. Moi le premier, ayant affrété une goëlette pour l'île Hood, je pris, à frais communs, des arrangemens avec le capitaine, pour en ramener douze à Pitcaïrn, afin de conserver leurs plantations et les animaux, qui pouvaient être détruits, si quelque bâtiment y touchait. Il leur fallait long-temps pour s'y rendre; et, déjà atteints de la maladie, deux d'entr'eux, après avoir langui pendant tout le voyage, moururent peu après leur arrivée.

      J'attendais de Valparaiso une grande goëlette. Je promis de l'employer à les ramener tous à Pitcaïrn; mais ce bâtiment n'arriva pas; et, la maladie faisant des progrès, j'offris d'acheter la goëlette des mis-

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sionnaires, et de les transporter dans leur île, à condition qu' après leur arrivée, quelques-uns d'entre eux iraient, quelque temps, plonger pour moi dans les environs, afin de me couvrir d'une partie des frais; ce à quoi ils consentirent avec plaisir. J'allai offrir alors à M. Williams deux mille piastres pour sa goëlette. Ce missionnaire les accepta; mais un obstacle imprévu amena de nouveaux retards, et augmenta le nombre des victimes. Enfin vint un bâtiment américain, qu'on affréta, au moyen de ce que le peuple de Pitcaïrn possédait en cuivre et autres objets, à lui laissés par le bâtimert de guerre, en y joignant les contributions de quatre missionnaires, MM. Pritchard, Simson, Wilson et Nott, et des autres résidens blancs, sans excepter personne. Le missionnaire Pritchard mérite ici les plus grands éloges. Favorable aux Pitcaïrniens, dès leur arrivée, il contribua puissamment à les sauver, en les renvoyant à leur île.

      Ils quittérent O-taïti, le 14 août, après avoir perdu douze d'entr'eux, et plusieurs emportant le germe de leur singulière maladie. Les Pitcaïrniens, dejà si intéressans par la bonté et par la douceur de leur caractère, le devinrent encore davantage par leur malheur, pendant leur séjour à O-taïti; de sorte qu'ils s'y firent aimer et long-temps regretter de tous. Heureusement leur traversée fut courte, et aucun ne mourut en route; mais ils ne trouvèrent que dix individus des douze qui étaient partis les premiers.

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      Robert Young et un fils de Christian étaient morts. Ces dix survivans, à leur tour, eurent à regretter la perte de plusieurs de ceux qui existaient encore, lors de leur départ d'O-taïti. C'étaient des scènes pénibles, m'a dit le capitaine. Ils n'osaient s'informer mutuellement de ceux qu'ils ne voyaient pas; et, après ce malheureux voyage, qui n'avait pas duré six mois, il n'y avait pas une personne dans l'île qui ne pleurât un père, une mère, un époux, une épouse, un frère, une soeur, ou des enfans; et plusieurs orphelins se trouvaient désormais à la charge de la communauté, obligée de les soutenir et de pourvoir à leur subsistance.

      L' histoire et les maux de ce peuple ne finissent pas là. Nous avons su quelque temps après, par des bâtimens qui y avaient touché, que, rétablis dans leur île, ils avaient demandé des consolations à la religion, et reprenaient, peu à peu, leur ancien genre de vie, sous le guide prudent dont il a déjà été question; mais, malheureusement, lui aussi tomba malade et mourut. Ce fut pour eux un coup fatal. Quelques-uns même, ensuite, se livrèrent à l'ivrogne rie, et se mirent à fabriquer des liqueurs fortes; mais je ne crois pas que la chose ait été portée à des excès coupables; et ils vécurent encore en paix jusqu'au moment où un autre aventurier arrivé dans l'île, en chassa les blancs qui l'y avaient précédé, et y règne actuellement en tyran, s'il faut en croire les der-

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nières nouvelles. Voici ce que j'ai appris à cet égard, et sur le compte de cet homme.

      En octobre 1831, descendit à O-taïti un homme appelé J. Hill, venant de Sandwich, où, quoique absolument inconnu, il s'était introduit chez le consul anglais; et, après y avoir vécu quatre mois, il n'en disait que du mal, apparemment pour le payer de son hospitalité. Il se fit indiquer les meilleures maisons de son nouveau séjour; trouva le missionnaire Pritchard l'un des mieux logés; se choisit une chambre chez lui, en l'absence même du propriétaire; y prit, dès les premiers momens, un ton de maître; dit au missionnaire, à son retour, qu'il lui avait donné la préférence, et qu'en effet il se trouvait très-bien chez lui. Cet homme se donnait des airs d'importance, faisait le mystérieux, prétendait avoir été envoyé par le gouvernement anglais pour transporter, en quelqu'autre endroit, le peuple de Pitcaïrn, et faisait même entendre qu'il avait quelque mission secrète relative à l'état de toutes ces îles. Les missionnaires, celui surtout chez lequel il s'était logé, le croyaient un personnage d'un grand poids. Il fut présenté à la reine, et interrogea cette dernière par le canal de l'un des missionnaires, qui lui servait d'interprète, et qui resta debout pendant qu'il était assis, avec toute la gravité d'un envoyé diplomatique de son gouvernement. Il affectait, en outre, une dévotion fanatique, blåmant tout, et poussant l'impudence jusqu'à critiquer les manières

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et les habitudes de ceux-là même qui le nourrissaient, et qui avaient pour lui des égards, dont il était si peu digne. Cet homme, pendant sa résidence à O-taïti, montra une vanité puérile, un orgueil outré, un fanatisme dangereux, et une haine implacable pour quiconque osait le contrarier ou s'opposer, le moins du monde, à ses desseins.

      Comme il n'exhibait jamais aucune preuve de sa prétendue mission, on finit par le connaître, et l'on se moqua de lui; mais il y avait déjà plus d'un an qu'entièrement à la charge de M. Pritchard, il l'obligeait de payer jusqu'à sa blanchisseuse, quand, afin d'en débarrasser le missionnaire, un capitaine offrit de le conduire à Pitcaïrn, où il disait toujours vouloir aller. Il partit donc d'O-taïti, muni d'une lettre de recommandation, d'après laquelle les pauvres habitans de Pitcaïrn se crurent obligés de le recevoir. Il vécut d'abord avec Nobbs, faisant l'important, dans sa nouvelle résidence, comme il l'avait fait à O-taïti; et, se disant toujours envoyé par le gouvernement anglais, il parvint bientôt à supplanter Nobbs, comme celui-ci avait supplanté Buffet; mais il ne s'en tint pas là. Avec ce caractère hautain, qui ne peut souffrir de rivaux, il anima quelques-uns des habitans de l'île contre trois blancs qui l'y avaient précédé, et parvint à les en faire expulser, laissant en arrière leurs femmes et plusieurs enfans. Il paraît, de plus, qu'il a déjà semé la discorde au sein de toutes les fa-

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milles, au point de détacher les enfans de leurs parens. Ainsi, Christian, qui s'est opposé au départ des blancs, dont un a épousé sa fille, est en querelle avec son fils, devenu le favori de Hill; et, pour ce malheureux aventurier, un père et un fils, tout en demeurant encore sous le même toit, ne mangent plus à la même table! Plusieurs autres habitans nourrissent entr'eux d'autres inimitiés; Christian, enfin, aussi ferme que brave, ne voulant pas, comme le plus ancien, se soumettre à ce législateur de rencontre, marche, dit-on, toujours armé d'un fusil, et menace de reproduire les scènes sanglantes des temps de son malheureux père.

      Les sociétés religieuses de l'Angleterre, en ne donnant pas, jusqu'à ce jour, aux intérêts de ce peuple l'attention qu'on leur a souvent demandée pour lui, auront, peut-être, à se reprocher, plus tard, les maux auxquels peuvent l'exposer les entreprises du premier vagabond qui tentera de le surprendre et de le séduire. Josué Hill déjà, hypocrite ou sincère, mais assurément fanatique, ne manquera pas d'essayer de substituer, à la simple et douce religion enseignée par Adams à ses élèves, une religion intolérante, rigide et cruelle. On va même, dit-on, d'après ses ordres, construire une prison dans l'île. Une prison à Pitcaïrn!.. La plume me tombe des mains à cette pensée. Peuple infortuné! doué de tant de vertus, d'une bonté, d'une douceur tout angéliques, est-ce donc là qu'on l'a conduit? Que les

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hommes de bien qui l'ont délaissé descendent dans leurs consciences, et se demandent si leur devoir n'exigeait pas qu'ils le préservassent de ces maux, avant d'aller, sans fruit, prêcher leur religion et leur culte à des infidèles qui ne les entendent point, qui ne les entendront jamais; et chez lesquels, dans le vague espoir, si souvent trompé, de convertir et de sauver quelques ames, ils vont perdre leurs propres familles, et se préparent des regrets qui feront le tourment de leur vieillesse.

      Je ne balance pas à le dire. Il est étonnant que les sociétés religieuses d'Angleterre n'aient pas encore songé à envoyer à Pitcairu quelque digne pasteur, chargé, d'abord, comme guide spirituel, de les maintenir dans la bonne voie, et puis, ensuite, d'y former lui-même des missionnaires; car, tant par la tournure de leur esprit que par leur aptitude à parler à la fois la langue polynésienne et la langue anglaise, ces hommes semblent être des plus propres à cet emploi, et capables même de le remplir beaucoup mieux que des personnes envoyées d'Angleterre, qui perdent toujours beaucoup de temps, seulement pour apprendre la langue du pays.

      Quelques réflexions, avant de finir, sur l'histoire de ce peuple singulier et sur le sort qui semble lui être réservé, ne paraîtront pas içi déplacées. Quelle fermeté, quand on y songe bien, que celle de ces révoltés quidisent adieu, tout à la fois, à leurs parens, à leurs amis, à leur patrie, à la société, au monde

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entier! Et pourquoi? pour se reléguer sur un rocher inaccessible, au sein de l'Océan, sans projet comme sans espoir d'en jamais sortir... Car telle était, selon toute probabilité, l'intention de ces infortunes, de Christian surtout, puisque son premier soin fut, aussitôt après l'action, de chercher quelqu'ile inconnue. Ce fait seul, en tenant compte, d'ailleurs, du caractère de ce chef des révoltés, qui n'agissait pas sans connaître les couséquences possibles de son entreprise, ferait croire qu'il était bien malheureux à bord, et rend très-vraisemblable l'accusation portée par le vieil Adams contre le commandant de la Bounty, d'être un despote, sous les ordres duquel ne pouvait vivre aucun officier de mérite et d'honneur; mais ils ont payé bien cher leur inconduite; le capitaine, sa tyrannie; les révoltés, leur insubordination; celui-ci exposé quarante trois jours au milieu de l'Océan, dans une embarcation ouverte à des dangers et à des souffrances inouïes; ceux-là relégués dans une île déserte, sans espérance de jamais revoir leur patrie, vivant en proie à la discorde, s'entr'égorgeant, et, deux seuls exceptés, terminant tous, par une mort violente, leur déplorable carrière.

      Mais, si cette fin est tragique, on ne saurait pouratant, tout en blåmant leur conduite, s'empêcher de plaindre le sort de ces infortunés. Combien la suite de leur histoire est intéressante! Que le seul homme qui leur ait survécu a bien racheté ses propres erreurs

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et celles de ses compagnons d'infortune, en inspirant à leurs enfans les sentimens religieux les plus vrais, les moeurs les plus pures et l'amour des plus touchantes comme des plus sublimes vertus! Quelle douceur angélique! Quelle bonté de coeur! Quelle tendre affection les uns pour les autres (1)! Et puis, quelle prévenance pour les étrangers, quel désir d'être utiles à tous ceux qui visitent leur île, et qui, de quelque pays qu'ils viennent, et à quelque nation qu'ils appartiennent, sont tous également bien reçus, tous également traités en frères, par ce peuple véritablement chrétien! Mais si les Pitcaïrniens n'ont pas, jusqu'à présent, cessé d'offrir l'exemple unique de toutes les vertus, le seront-ils long-temps encore? Je regrette d'avoir à le dire; mais j'en doute. Il serait à désirer pour eux que leur île, d'un si difficile accès, fût encore moins accessible; car, objet de curiosité et de secours pour les bâtimens qui naviguent dans ces mers, ils ne manqueront pas de visites; et il est à craindre que leurs visiteurs, sans respect pour leurs moeurs, les


      (1) J'ai eu près de moi, quelque temps, dix hommes de cette île. Je ne me suis jamais aperçu qu'ils eussent entr'eux la moindre querelle; et rien de plus étonnant que la cordialité avec laquelle ils se parlent toujours. J'interrogeais un jour Adams à cet égard. Il me répondit que, depuis douze années, il ne se souvenait que de trois ou quatre disputes, encore n'étaient-ce que des paroles un peu vives, et qui finirent par des embrassemens, dès qu'il eut interposé sa médiation.

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infectent bientôt de leur préjugés, de leurs défauts et de leurs vices. Déjà, pour payer l'hospitalité reçue, un capitaine anglais y a séduit une jeune fille, et l'a décidée, par de fausses promesses de mariage, à le suivre à O-taïti. Là, il aurait voulu l'abandonner dans un état qui n'attestait que trop leur intimité; mais la pauvre fille, étrangère à l'île, s'attachait à lui comme un jeune enfant s'attache à sa mère; et, malgré ses artifices et ses efforts, il ne put l'obliger à le quitter, forcé de la conduire encore avec lui jusqu'à Rouroutou, ou, par la plus brutale violence, il la contraignit, enfin, à descendre à terre, l'abandonnant, sans le moindre secours et près d'accoucher, aux mains des naturels, dont pas un ne la connaissait. J'ai déjà parlé d'un autre Anglais qui, reçu dans l'île et investi de la confiance des habitans, comme maitre d'école, n'en a pas moins, quoique marié, séduit une de ses élèves, et la rendue mère. J' ai vu cette infortunée. Påle et défaite, elle portait, sur tous ses traits, les marques d'une douleur profonde; et, si j'ai bien jugé des dispositions de son âme par l'abattement de son extérieur, la honte et le souvenir de sa faute ne tarderont pas à la conduire au tombeau. Quant à Nobbs, ce que j'en ai dit donne d'autant plus lieu de craindre qu'il ne fasse aussi beaucoup de mal aux habitans, qu'il a déjà réussi à les diviser. Faut-il noter, enfin, l'introduction du luxe parmi eux, l'établissement des distinctions et le partage des biens, déjà mis en usage, sans

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parler de ce penchant pour les liqueurs fortes, si général parmi les Indiens? Tous ces fléaux, il est vrai, ne font encore que menacer les Pitcaïrniens; mais les indices que j'en ai vus chez eux sont plus que suffisans pour inspirer de justes craintes sur l'avenir de ce peuple, sous tous les rapports si intéressant, et qui, guidé par un chef prudent et sage, pourrait, long-temps encore, rester un des plus heureux peuples de la terre, comme il en est encore le plus pur et le plus vertueux.

.  .  .  . 

Source.
Jacques Antoine Moerenhout.
      Voyages aux îles du grand océan.
   Paris: Arthus Bertrand, 1837.
2 vols, 8vo, xv, [1], 574; [4], 520, vii pp.
Illustrated with 4 lithographic plates, folding chart.
Pages: 29-84 in Vol. 1; 280-322 in Vol. 2.

This transcription used images from Vol. 1 at the Hathi Trust, and
images from Vol. 2 at the Hathi Trust.


Last updated by Tom Tyler, Denver, CO, USA, Oct 21, 2025.


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