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CHAPITRE LVI.
TRAVERSÉE DE NOUKA-HIVA A TAÏTI. – ILE PITCAIRN. J'avais terminé mes études sur l'île Waïhou, quand la vigie m'appela à des observations personnelles. "Land! (terre!) "cria-t-on des hunes. Depuis dix heures environ, nous avions repris notre route régulière, nous avions le cap à l'E.; c'était vers l'est qu'on signalait la terre. Pendleton le matin avait calculé des angles horaires au moyen de sa montre marine. "Parfaite, s'écria-t-il en remontant; elle n'a pas bougé dans l'orage; c'est un vrai bijou, une perle que je ne donnerai pas pour 2,000 piastres." Ainsi parlait le bon capitaine dans un monologue sur sa montre marine, cet instrument de mer, qui garde éternellement l'heure des pays où il a été fabriqué, Paris ou Londres, régulateur excellent, découverte moderne qui a tant abrégé et rectifié les calculs de la longitude. Sur ce cadran immuable, rien ne change pendant que vous changez de zône et d'hémisphère; l'heure du méridien y est inscrite, comme moyen de comparaison, à toute seconde offert. Vous pouvez sur cette aiguille qui divise le temps non pour vous, mais pour les vôtres, vivre encore dans la famille que vous avez quittée, la suivre dans ses habitudes, lui dire un bonjour ou un bonsoir sans courir la chance de prendre l'un pour l'autre. Vous pouvez, pauvre et aventureux voyageur, vous associer de pensée à une fête de famille, offrir à temps votre bouquet, ne pas vous faire attendre à table; vous pouvez tromper l'absence, cette angoisse des coeurs qui aiment bien. Pendleton, sans doute, ne voyait rien de cela dans la montre marine; ce qui l'enthousiasmait, c'était son exactitude à concorder avec la terre. La montre annonçait la petite île nommée Ducie. Ducie était là sous nos yeux, déjà dessinée dans son nuage; Pendleton me la fit apercevoir. "C'est l'Espagnol Quiros qui la vit le premier en 1606, dit-il, et la nomma Incarnation. En 1791, l'Anglais Edwards la retrouva et la nomma Ducie. Un Anglais encore, Beechey, la rangea de fort près en 1826, la plaça par 24° 40' lat. S. et 127° 6' long. O., et la reconnut d'une manière exacte. C'est, d'après lui, un petit îlot bas, inhabité, couvert de broussailles hautes de douze à quinze pieds. Sa longueur est de deux milles, sa largeurd'un mille. Au centre se trouve un lagon, ou bassin d'eau de mer, qui paraît profond, mais qui a un barrage presque impraticable. Les poissons, les requins surtout, abondent sur le banc de coraux qui forme la ceinture de l'île. A moins que Waïhou et Salas y Gomez n'en soient la continuation, Ducie semble être aujourd'hui la fin de la chaîne sous-marine qui sert de base aux îles volcaniques de Taïti et aux îles coralligènes que les naturels connaissent sous le nom collectif de Pomotou." Nous longeâmes Ducie par le N., et le surlendemain, 1er avril, une autre terre se découvrit à nous. "Celle-ci, c'est Elisabeth, dit-il, que je crois avoir été découverte en 1606 par Quiros, qui la nomma San-Juan-Baptista; Krusenstern la met sur le compte de l'Anglais H. King; Beechey, qui a le premier fixé sa position par 24° 21' lat. S. et 130° 38' long. O., estime qu'elle devrait porter le nom d'Henderson, quoique, dans sa pensée, les premiers découvreurs pussent être les naufragés du navire l'Essex qui, dans l'année 1820, fut démoli par une baleine. — Par une baleine! m'écriai-je. — Oui, et c'est une histoire assez singulière pour que je vous la raconte. L'aventure est arrivée à Georges Pollard, un brave et bon marin, digue de foi. "Georges Pollard, commandant le navire baleinier l'Essex, se trouvait le 20 novembre 1820 près de l'équateur et par le 120° de long. On |
pêchait alors, on tenait même deux baleines par le harpon, et les canots chargés de leurs équipages suivaient et fatiguaient les animaux capturés. On ne soupçonnait aucun péril, quand, vers le milieu du jour, un de ces cétacés, d'une taille monstrueuse, accourut furibond contre le navire, comme s'il eût eu à tirer vengeance de lui, et heurta violemment l'arrière qui en fut profondément ébranlé. Le brick résista pourtant; mais une heure s'était passée à peine, que le même animal revint à la charge: donnant de toutes ses forces contre le flanc du bâtiment, il le creva, et y fit un trou si grand qu'à l'instant même la cale commença à s'emplir. On arma les trois chaloupes, on les pourvut de vivres et d'instrumens, et les vingt hommes de l'équipage s'y embarquèrent à la merci du vent et de la mer. Dans les premiers jours, l'une des barques, chargée de sept hommes, se sépara des autres, et on n'en entendit plus parler. Les deux qui restaient, après trois semaines d'une navigation pénible, mêlée de grains et de calmes, abordèrent sur l'île que vous voyez, sur l'île Elisabeth, où les naufragés ne trouvèrent que quelques oeufs d'oiseaux. N'ayant pas de quoi vivre sur cet écueil, les barques reprirent le large, laissant dans l'île Elisabeth trois hommes qui demandèrent à y rester. La situation fut aussi horrible pour les uns que pour les autres. Les naufragés des chaloupes restèrent bientôt sans vivres; deux hommes moururent d'épuisement, et les autres mangèrent leurs cadavres. Quand on eut vaincu une première répugnance et que la faim parla de nouveau, il fut question de sacrifier quelques individus au salut commun. On tira au sort; il frappa le mousse du capitaine, qui fut tué et dévoré comme un mouton. Le sacrifice aléatoire ne se renouvela plus, mais un homme mourut et fut mangé. Enfin, après ces hideuses scènes de cannibalisme, les deux canots, séparés l'un de l'autre, eurent le bonheur d'être sauvés chacun de son côté. On hissa à bord des spectres plutôt que de's hommes. Quant aux naufragés restés sur l'île Elisabeth, un vaisseau fut envoyé plus tard pour les recueillir. Ils avaient passé trois mois sur ce rocher, vivant des oiseaux qu'ils pouvaient prendre et de quelques tortues de passage. Le seul abri qu'ils eussent trouvé était des grottes où ils découvrirent huit squelettes humains. Ces malheureux racontèrent que leur plus grande angoisse avait été la privation d'eau douce. Il fallait souvent patienter et tromper la soif pendant cinq ou six jours, pour attendre que le ciel eût envoyé quelques gouttes dans le creux des rochers, leur coupe naturelle. Le navire qui les sauva était le Surrey, capitaine Montgommèry. Pauvre Pollard! ajouta Pendleton, il n'est guère favorisé' Voici qu'il vient de perdre un autre navire sur un écueil des îles Hawaii. "Pour revenir à l'île Elisabeth, vous voyez qu'elle a dû être bien explorée par ces pauvres naufragés. L'île a un mille de large sur cinq de long; sa côte, comme vous pouvez le distinguer, est une falaise escarpée de cinquante pieds de haut et minée par la mer. Le ressac la rend presque inabordable. L'île est un calcaire madréporique, comme le banc sur lequel elle est assise. C'est une action volcanique qui a dû la créer. Jusqu'à cent brasses du rivage, on trouve le fond à vingt-cinq brasses; puis le plomb ne porte plus même à une profondeur de deux cents brasses. "Voyez-vous ce vêtement de verdure qui couvre l'île comme un tapis? continua le capitaine. C'est un fourré assez bas, mais si épais, si impénétrable, qu'il est fort difficile de gravir jusqu'au sommet de ces collines. Cependant l'arbre le plus haut de cette végétation est le pandanus; le reste se compose d'arbrisseaux, de buissons, de fougères et de plantes rampantes. Aucun ne porte des fruits bons à manger." Pendant • que Pendleton parlait, l'Oceanic avait gagné du chemin, et nous étions alors par le travers de l'île où les compagnons de Georges Pollard avaient tant souffert. La nuit vint et la déroba; mais, le jour suivant, une autre terre allait paraître, car dans cet archipel les îles se chevauchent. Quand l'une a fui, une autre se démasque. Cette île était Pitcairn, qui a fait récemment quelque bruit en Europe, petite colonie mixte, paternellement gouvernée par un Anglais nommé Smith ou John Adams. Pendleton devait beaucoup à cet homme: dans un précédent voyage, il avait reçu de lui un tel accueil et de tels présens en cochons et volailles, qu'il désirait lui offrir un retour pour cette touchante hospitalité. A peine fûmes-nous en panne devant l'île, que la baleinière fuit amenée; Pendleton lui-même s'y embarqua, me faisant signe de le suivre. Pitcairn n'avait pas cet aspect morne et dé. solé des deux îlots que nous venions de voir. C'était un petit bijou, une Eden couvert d'une végétation fraiche et vigoureuse. Plus nous avancions, plus nous découvrions de paysages variés, d'effets pittoresques de terrains, de beautés naturelles et saisissantes; mais, au milieu de ce pays si vivant, nulle ame ne se fai- |
sait voir encore. s Que sont-ils donc devenus, disait Pendleton, eux qui accouraient si vite au-devant des navigateurs? Pas une pirogue à l'eau, pas un homme sur la grève. C'est étonnant! "Nous donnâmes dans une petite crique, le seul endroit par où l'île soit abordable sur toute la longueur des falaises qui dressent leurs arêtes vers le ciel (Pl. LXIV ‐ 2). Quand nous eûmes franchi, non sans peine, le ressac du rivage, nous eûmes à gravir une rampe élevée de 200 pieds; puis, nous continuâmes notre route à travers des bocages formés par le pandanus, l'hibiscus, le mûrier à papier, le dracaena, le poinciniana, le cerbera et des touffes de cocotiers semées çà et là. Nous marchions vers l'intérieur de Pitcairn, dans le vallon silencieux et secret où la colonie de John Adams s'était installée. Cependant à chaque pas la surprise de Pendleton augmentait. "Ils n'y sont plus!" disait-il. En effet, arrivés à une sorte de village, qui semblait regarder la mer au travers d'une clairière, nous y vîmes cinq maisons sans habitans. Nous criâmes de toute la force de nos poumons; personne ne répondit. J'eus la pensée que les colons s'étaient retirés dans les bois; mais l'air d'abandon de toutes ces cases, l'absence de tout meuble, certaines dévastations faites à dessein, indiquaient que c'était volontairement et pour toujours qu'on avait quitté cette vallée. Pendleton songea aussi à une invasion, à une descente de la part des insulaires de Pomotou; mais aucune trace de violence ne confirmait cette hypothèse. "Ils seront partis pour Taïti, dit alors le capitaine, depuis longtemps ils en avaient formé le projet; et pourtant je les ai connus bien heureux ici!" Nous nous assîmes à l'ombre d'un magnifique pandanus: on tua à coups de fusil quelques volailles et un cochon qui vaguaient autour des cases; pendant que nous dînions, Pendleton me fit l'histoire de Pitcairn. Cette île fut découverte le 2 juillet 1767 par l'Anglais Carteret, qui lui donna le nom du matelot qui l'aperçut le premier. Accostant la terre jusqu'à un mille de distance, il ne put pourtant y débarquer. Il se contenta d'en déterminer la position, sur laquelle il commit une erreur de près de trois degrés en longitude. Dès-lors il n'en fut plus question jusqu'a l'aventure du capitaine Bligh. Bligh était un ancien master de Cook, un rude et sévère marin, qui l'imitait surtout dans ses allures tyranniques et intraitables. Vers la fin de 1787, il partit d'Angleterre avec le navire le Bounty, pour transporter de Taïti aux possessions anglaises en Amérique des plante de l'arbre à pain. Il arriva le 26 octobre 1788 à à Taïti, où son équipage fraya avec les hommes, et surtout avec les femmes du pays. Quand sa mission eut été remplie, le Bounty remit à la voile: il se trouvait près de l'île Tofoua au moment où éclata un complot depuis long-temps couvé. L'équipage et quelques officiers à sa tète se révoltèrent contre le capitaine Bligh. Bligh, et il le preuve depuis ce temps, quand il fut nommé gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud, Bligh avait des allures d'intolérable despotisme. Dans son rapport sur l'événement dont il s'agit, il avoua lui-même que les chefs du complot, le lieutenant Christiern et les midshipmen Haywood, Young et Stewart, étaient d'excellens sujets, irréprochables jusque-là. Il fallait donc que le commandant eût épuisé la mesure. Le complot réussit on jeta dans une chaloupe Bligh et dix-huit hommes qui lui étaient restés fidèles, Nous les retrouverons plus tard. Vingt-cinq révoltés restèrent sur le Bounty, avec lequel ils retournèrent dans l'archipel taïtien. Sur la route ils touchèrent à Tebouai, île située à cent-vingt lieues au sud de Taïti, et ils s'y seraient établis peut-être sur-le-champ sans l'attitude hostile des naturels. Ils n'y reparurent qu'après avoir fait échelle à Taïti et assistés d'émigrans taïtiens qui consentirent à les suivre.Cet établissement de Tebouai n'eut pas toutefois une longue durée. Au bout de quelques jours, un complot découvert parmi les insulaires força les colons nouveaux à sévir, et, malgré l'avis du lieutenant Christiern, on ne crut pas devoir persévérer dans une prise de possession sichanceuse. Le Bounty reparut pour la troisième fois à Taïti, où la plus grande partie de l'équipage se fixa, et où elle fut reprise deux ans après par la frégate anglaise la Pandora, envoyée à la recherche des mutins. Mieux inspiré, le lieutenant Christiern remit à la voile presque sur-le-champ avec huit marins décidés à partager sa fortune, dix insulaires de Toubouai et de Taïti, et douze femmes de cette dernière île. Entre une foule d'îlots, Christiern préféra Pitcairn: on y mit à terre tous les objets utiles à la colonie, puis on incendia le Bounty le 23 janvier 1790, afin d'en faire disparaître jusqu'aux traces. Quelques vestiges de moraïs et d'habitations firent craindre d'abord aux nouveaux debargués que l'île ne fût peuplée; appréhension qui, heureusement, ne se justifia point. Des travaux furent réalisés en commun pour l'installation de la famille anglo-taïtienne; en bâtit des mâisons, on défricha des terrain. Mais, par une |
violation insensée du droit naturel, dès l'abord les Anglais se posèrent à l'état de maîtres dans cette exploitation, ne laissant aux pauvres Polynésiens leurs co-associés que les charges du serf et de l'esclave. Les Anglais possédaient, les Taïtiens cultivaient. Malgré cet abus étrange, la pais et l'union se maintinrent deux ans parmi les colons; mais au bout de ce temps des troubles eclatèrent. L'armurier Williams, ayant perdu sa femme, voulut en avoir une autre: il menaça de quitter l'île si on ne lui donnait satisfaction sur ce point. Pour retenir ce sujet précieux, on lui affecte d'autorité l'épouse d'un Taïtien. Là-dessus grande rumeur parmi ces derniers, menaces et complot qui fut dénoncé aux Anglais par un chant de femmes. Les deux chefs conjurés parvinrent à s'enfuir; tnais ils furent rejoints et tués dans les bois par leurs propres compatriotes, à qui les Anglais avaient imposé ce meurtre comme condition dé leur pardon. Après cet exemple, la paix dura encore deux années. Elle fut rompue par une conspiration plus affreuse, oit cinq Européens, et dans le nombre Christiern, tombèrent sous les coups des Taïtiens. Ce fut alors le signal d'une boucherie qui alla pat intermittences. Les Taïtiens restés maîtres furent égorgés par les veuves des Anglais qui regrettaient leurs maris, et le 3 octobre 1793 il ne restait plus sur l'île que quatre Anglais., douze femmes et quelques enfans. Plus tard, les femmes, tourmentées de nostalgie, Menacèrent les hommes de mort si on ne les ramenait,pas dans l'archipel taïtien. Ensuite vint la découverte d'un spiritueux fait avec la racine du ti (dracaena terminalis), qui fut la cause de la mort d'un des quatre survivans; un autre périt, en 1799, massacré par ses propres compagnons pour avoir voulu enlever de force la femme d'un camarade. Enfin l'avant-dernier, Young, mourut de maladie. Il ne restait plus alors qu'un Anglais, douze femmes et dix-neuf enfans, dont plusieurs avaient de sept à huit années. Cet Anglais avait nom Smith, mais il avait pris celui de John Adams, sous lequel il fut connu dans la colonie. Cet homme, ce Noé, protecteur et maître de cette création, ce simple et grossier marin, sentit tout-à-coup en lui l'inspiration d'un nouveau rôle. Il comprit la mission d'un patriarche, d'un chef de famille, il réfléchit à l'anarchie passée qui avait abouti à la dépopulation; il trouva dans un sens droit, dans quelques souvenirs religieux, dans quelques pratiques d'enfance, les moyens et la force d'accomplir une réforme éclatante, et de créer une société modèle, La vertu, là piété, l'union, l'amour, ignorés jusque-là, formèrent bientôt un code à l'usage des habitans de Pitcairn. Les femmes se prêtèrent à cette direction nouvelle avec toute l'énergie dé leur coeur et de leur tète: les enfans furent élevés dans cette voie; ils la suivirent avec docilité. Bientôt les principes de la moralité chrétienne régnèrent parmi les colons: Adams institua des mariages réguliers entre les enfans des diverses familles, et sous son aile, obéissant à ce chef comme à une loi vivante, cette petite société, ce petit peuple, prospéra dans la concorde et dans la vertu. Ce ne fut qu'en 1808, au mois de septembre, que le capitaine américain Folger, du navire Topaz, découvrit l'existence de cette colonie anglo-taïtienne. A son retour, il la révéla à. l'Europe, et dit succinctement ce qu'elle était et d'où elle provenait. A l'époque de son passage, le village de Pitcairn comptait trente-cinq tètes, sous les ordres dé John Adams. On l'oublia jusqu'en 1814, ou les capitaines Hains et Pipon, détachés à la poursuite dé l'Américain Porter, parurent devant l'île. Quelques naturels étant venus à bord dés frégates, grande fut la surprise des officiers de les entendre s'exprimer en assez bon anglais. A l'instant meme les deux commandans descendirent à terre pour visiter le village et son brave chef. Comme on craignait que la vieille faute de Smith ne fût un motif d'arrestation ét d'extradition: "Ne craignez rien, dirent les deux commandans anglais, le révolté du Bounty n'existe plus; le patriarche dé Pitcairn l'a effacé. On ne l'enlèvera point à sa famille." Cette famille se composait alors dé quarante-six. individus, presque tous adolescens. Après cette visite, Pitcairn fut accostée encore par quelques baleiniers, dont l'un laissa sur l'ile un nommé Buffet, qui, séduit par la vie primitive de Pitcairn, demanda et obtint de s'y établir pour y cumuler les fonctlons de ministre et dé maître d'école. Au mois de décembre 1825, lé capitaine Beechey y parut à son tour, et, comme l'avait fait avant lui le capitaine Pipon, il consigna dans son journal des détails curieux et touchans sur cette île favorisée. C'était uns peuplade naive, pure, un pays d'age d'or comme là romanesque vallée des Battuecas. Béechey vit le vieux Adams, gouvernant en père cette ramille de soixante-six membres (Pl. LXIV — 3). Il parcourut le village composé de cases modestes, mais propres, couvertes ou entourées de pandanus et de cocotiers (Pl. LXIV — 4). L'aisance paraissait régner parmi les colons; ils |
avalent des poules et des cochons, des champs d'ignames, de bananes et, de taro. Les insulaires, métis croisés d'Anglais et de Polynésiens, étaient de figure agréable et douce; leurs membres, doués de proportions heureuses, ne manquaient ni d'agilité ni de vigueur. Depuis lors, ainsi que nous l'apprîmes à Taïti, le capitaine Waldegrave avait paru à Pitcairn, un an avant nous, en mars 1830. Le vieux John Adams y était mort douze mois auparavant, et nul ne l'avait remplacé. Des germes de division fermentaient déjà au sein de cette colonie composée vers ce temps de quatre-vingts personnes. Ce fut alors qu'un missionnaire de Taïti nommé Scott, ayant visité Pitcairn, sollicita pour ses habitans une translation à Taïti, afin qu'on pût compléter leur éducation religieuse, sauf à les renvoyer après. L'Amirauté consentit à mettre des transports à la disposition des habitans de Pitcairn s'ils se décidaient à émigrer. L'embarquement avait eu lieu en effet un mois avant notre passage. Le 7 mars 1831, quatre-vingt-sept Anglo-Taïtiens montèrent dans le sloop Comet, capitaine Sandilands, et arrivèrent le 23 du même mois à Taïti, où nous les vîmes, et où la jeune reine les avait pris sous sa protection. Cette histoire ne finit point là; elle eut un autre chapitre que je n'ai su qu'en Europe. Les colons de Pitcairn ne purent pas s'acclimater à Taïti: une sorte d'épidémie les frappa et en tua douze. Alors ils demandèrent à étre renvoyés dans leur île, fût-ce à leurs frais. Ils nolisèrent un navire américain pour 200 dollars (1,000 francs environ), qu'ils payèrent avec le cuivre du Bounty, resté en leurs mains; ils regagnèrent Pitcairn, où ils reprirent leur ancienne vie. Ils y ont été visités en mai 1833 par le capitaine anglais Freemantle du navire Challanger, qui les trouva tranquilles et heureux, quoique le séjour de Taïti eût quelque peu altéré la pureté de leurs moeurs. L'ivrognerie que John Adams y avait extirpée s'était reproduite par l'exemple de trois Anglais fixés nouvellement. Cependant le fondateur et le patriarche de Pitcairn semble avoir trouvé un successeur dans un vieillard nommé Joshua Hill, qui vient de s'y établir comme pasteur et comme précepteur. Le personnel de la colonie est aujourd'hui de soixante-dix-neuf membres. L'île, dans ses quatre milles de surface, peut en nourrir quatre cents. Sans le manque d'eau douce, toutes les jouissances de la vie physique pourraient s'y naturaliser. Le point culminant de Pitcairn est à 160 toises au-dessus du niveau de la mers.
CHAPITRE LVII.
TRAVERSÉE DE PITCAIRN A TAÏTI. – ARCHIPEL POMOTOU. Nous avions dit adieu à Pitcairn, alors veuve de ses habitans, aux cendres de John Adams, à ce village à qui il ne manquait que des hôtes, à cette végétation serrée et active, à ces champs dont la récolte était destinée à se perdre; nous avions vu s'effacer dans la brume le plus haut pic de l'île, quand une autre île parut, celle d'Oeno, petit rocher coralligène tapissé de broussailles , entouré de récifs sur lesquels Beechey manqua de se perdre, et où il perdit un canot et un homme. Quoique le capitaine Henderson de l'Hercule soit son premier découvreur, elle a conservé le nom d'Oeno, nom du navire du capitaine Worth qui la vit en 1824. Sa latitude est de 24° 1', sa longitude de 133° 1' O.
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Source.
Jules-Sébastien-César Dumont d'Urville, 1790-1842.
This transcription used the images at the
Google Books. and images from the 1843 edition at the Hathi Trust.
Last updated by Tom Tyler, Denver, CO, USA, May 21, 2025
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