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DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET,
RUE DE VAUGIRARD, N° 9.

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CONSIDÉRATIONS

SUR

LA PÊCHE DE LA BALEINE.


      Le grand intérêt que présente aux nations maritimes la pêche de la baleine lui a valu partout de nombreux et puissans encouragemens; partout on a compris de bonne heure que se rendre maître de ces animaux, c'était tirer une somme d'argent de la mer, et par conséquent accroître la fortune publique. Des considérations d'un ordre plus élevé, tirées des services que cette école de navigateurs intrépides rend à la marine militaire, ont encore ajouté au désir de tous les gouvernemens de s'emparer de cette industrie et de la rendre florissante.

      Si tous les gouvernemens ont tenté quelque chose en faveur de la pêche, nul n'a plus fait que le nôtre: dérogations à la rigueur de nos lois maritimes, droits prohibitiss sur les produits étrangers, primes élevées, rien n'a été négligé. Cependant tous ces efforts, conseillés par l'expérience de nos voisins et dirigés par d'habiles mains, n'ont pas eu de succès, et le nombre des


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armemens est resté le même depuis le retour de la paix. La plupart de ces armemens sont entre les mains d'une maison étrangère qui peut d'un jour à l'autre quitter la France, et reporter dans sa patrie ses capitaux et son industrie. Alors les Français n'auront plus de pêche, eux qui les premiers ont tenté cet art périlleux, et qui l'ont enseigné aux autres peuples de l'Europe.

      Quelles peuvent être les causes de cet état de décadence, et qui peut y porter remède? Il est difficile de répondre à ces questions; nous essaierons pourtant de le faire, en esquissant l'histoire de la pêche. Nous montrerons ainsi quels ont été dans tous les temps les agens qui ont nui à son existence, ou qui ont amené sa prospérité, et nous pourrons alors juger de l'efficacité des moyens employés pour la servir.

Histoire de la Pêche.

Ce n'est point ici le lieu d'examiner si les anciens ont connu la pêche de la baleine, et si cette industrie, que l'on croit avoir pris naissance dans le moyen âge, n'a point été pratiquée par les Romains, par les habitans de la grande Grèce, ou même par les Phéniciens (1). Ces re-


      (1) Bochartus, Opera, III. Strabonis Geographia, XV. – Diodore de Sicile. – Élien, XVII, c. 6. – On doit peut-être entendre du requin ce que dit Oppien, De Piscatione, V. On peut consulter sur ce point l'excellent ouvrage de Noël. – Xenocrates, etc.

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cherches purement historiques jetteraient peu de jour sur notre sujet, et quel que soit leur prix pour l'antiquaire, nous ne devons point nous y arrêter.

      L'on a débattu la question de savoir, parmi les nations modernes, qui des Norvégiens ou des Basques s'étaient, les premiers, livrés à la pêche de la baleine. Il existe, à la vérité, des preuves que les Norvégiens ont tué des baleines avant le dixième siècle (1); mais rien ne constate que cela se fit avec suite et de manière à constituer une véritable opération de commerce. Sans doute les Norvégiens, comme tous les peuples qui vivent auprès de la mer, ont pu se hasarder dans de frêles embarcations à combattre la baleine; ils ont pu quelquefois s'en rendre maîtres: les Esquimaux, les Aléoutiens le font bien de nos jours; mais la connaissance de ces actes isolés parmi des peuples barbares ne peut en rien servir à la prospérité de la pêche chez les nations civilisées de l'Europe actuelle, et nous n'y trouverions aucun enseignement utile. Ces réflexions doivent s'appliquer également à quelques tentatives faites par les Flamands dans le onzième siècle (2), et par les Islandais et les Normands dans le dou-


      (1) Périple D'Other. (Langebeck, Scriptores rerum danicarum medii aevi.) Einersen, 134.

      (2) Vie de saint Arnould, évêque de Soissons.

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zième, ou même auparavant (1). Il n'en est pas de même des Basques; plusieurs documens historiques établissent d'une manière certaine que dès le treizième siècle, les habitans des ports de la baie de Biscaye armaient annuellement un grand nombre de navires baleiniers.

      Ce fait résulte évidemment d'un acte passé en 1261 (2), qui établit un droit de dîme sur les langues de toutes les baleines importées dans le port de Bayonne. L'étendue de cette branche de commerce est encore mieux démontrée par l'abandon que fit Édouard III à Pierre de Puyanne, du droit de 6 livres sterling par baleine, que l'on percevait dans le port de Biarritz (3); et cela, comme un dédommagement convenable pour les dépenses extraordinaires qu'avait faites cet amiral, en armant à ses frais une flotte pour le service du roi. Un tel don fait dans une telle intention doit naturellement faire conclure qu'à cette époque les baleiniers basques étaient aussi nombreux qu'habiles. Il paraît bien établi que la pêche se faisait dans presque tous les ports de l'héritage d'Éléonore de Guienne. Les pêcheurs les plus renommés étaient ceux de Cibourre, de


      (1) Livre de la Translation de saint Waast.

      (2) Anciens titres du chapitre de Bayonne, cités par Noël.

      (3) Rimer, Faedera, etc., III.

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Vieux Boucau, de Biarritz, de Guétaria et de Saint-Jean-de-Luz.

      De nos jours, où cette industrie jadis si florissante est tombée dans un entier oubli, on a peine à comprendre ce que rapportent quelques historiens de l'extrême extension qu'elle avait prise dans le quatorzième et le quinzième siècle; alors, disent-ils, neuf ou dix mille marins sortaient chaque année de nos ports, et y ramenaient de riches chargemens.

      Examinons à quelles causes était due cette grande prospérité, et par quel concours d'événemens elle a cessé. Cette recherche est surtout nécessaire pour répondre à quelques personnes qui pensent que de longues guerres maritimes ont seules détruit notre pêche, et que puisqu'elle était florissante autrefois, la paix doit suffire à sa renaissance.

      Avant le onzième siècle les baleines sillonnaient paisiblement toute la surface de la mer, ne rencontrant nulle part d'ennemis redoutables. Il était donné à l'homme seul de lutter avec avantage contre ces géans de la création, et l'homme, alors confiné sur la terre, osait à peine se risquer le long des côtes sur un élément où pour lui tout était danger. Ces animaux étaient donc abondans partout; mais à de certaines époques de l'année, soit qu'ils fussent attirés par de nombreuses bandes de poissons voyageurs, soit que

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plutôt le besoin d'élever leurs petits sur des basfonds les fit se rapprocher du rivage, la Manche, les côtes de l'Océan et surtout la baie de Biscaye étaient couvertes de différentes espèces de cétacés.

      La nécessité de défendre leurs filets fut sans doute la première cause d'agression de la part des Basques. Dès qu'ils se furent convaincus qu'un animal en apparence si redoutable fuyait les coups de l'homme et souvent n'y pouvait échapper, que sa capture donnait une riche dépouille, ils se livrèrent avec ardeur à sa poursuite. Alors le voyage était court et le succès facile; quelquefois dans une même marée un baleinier pouvait sortir et rentrer avec sa prise.

      On conçoit que faite ainsi, cette opération n'entraînait point à des armemens dispendieux comme de nos jours. Un navire léger et solide, quelques marins intrépides, un ou deux mois de vivres, voilà tout ce qu'il fallait pour faire la pêche. Mais si les frais étaient moindres, le produit au contraire était plus grand: les fanons trouvaient un emploi considérable dans la toilette des femmes et dans l'ornement des armures (1); ils étaient fort chers, car un acte hollandais de 1340 les range parmi les substances étrangères d'un très haut prix, comme le poivre


      (1) Guillaume Lebreton, Philipp. IX. – Ordonnances des rois de France, VIII, 608.

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et la muscade (1). La rareté des huiles faisait rechercher celle de baleine pour l'éclairage, à cette époque, où la cire et même le suif étaient des objets de luxe. Enfin, outre ces deux produits, qui sont les seuls de la pêche actuelle, les Basques en obtenaient un troisième d'une valeur égale aux deux autres: la chaire de baleine était recherchée, et se vendait fraîche ou salée dans les marchés de Bayonne, de Biarritz, de Cibourre, etc. Cet aliment, que les plus pauvres dédaignent aujourd'hui, était alors d'une grande ressource pour toutes les classes pendant le carême et les nombreux jours maigres. Dans la liste des provisions fournies à l'escadre qui devait porter Marguerite d'Écosse en Norwége, en 1290, on voit figurer une forte partie de chair de baleine salée.

      La pêche des Basques se faisait donc dans les circonstances les plus favorables, et l'on ne doit point s'étonner qu'elle ait atteint ce haut degré de prospérité chez un peuple si renommé d'ailleurs par son habileté et son courage. Plus tard les ports de la Rochelle, de Dunkerque et d'autres encore s'associèrent à la fortune des Basques. La poursuite devint si assidue, les attaques si meurtrières, qu'on finit par détruire dans sa source même cette branche de richesse. Soit que la reproduction ne fût plus proportionnée au


      (1) Mieris groot charter Boek van Holland, II, 637.

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nombre immense qu'on en détruisait, soit que les baleines effrayées se fussent retirées sur d'autres rivages, les captures furent de moins en moins communes en même temps que les voyages devinrent plus longs et plus dangereux; car l'on était forcé de poursuivre la baleine jusque sur les côtes d'Islande ou même au banc de TerreNeuve, et c'est de cette époque que date en France le déclin rapide de la pêche. Cependant les Français restèrent long-temps encore les seuls possesseurs de cette industrie, puisque les tentatives faites vers la fin du seizième siècle, par les Anglais et les Hollandais, furent infructueuses.

      Telle fut la première période de la pêche; elle dura depuis le douzième jusqu'au seizième siècle. Ce commerce n'était alors favorisé par aucune mesure administrative; au contraire, il était souvent frappé de dîmes élevées en faveurde plusieurs abbayes, et pourtant il prospéra; mais ce succès doit être attribué à la grande abondance des baleines le long des côtes, à la facilité de la pêche, enfin au bon parti que l'on tirait de la prise. Les causes de destruction furent la rareté toujours croissante des baleines, la nécessité de les poursuivre au loin, et surtout la découverte du Spitz•berg, événement qui devait changer tout-à-fait la face de ce commerce.

      Lorsque les Anglais, rebutés des inutiles tentatives qu'ils avaient faites pour trouver un pas-

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sage aux Indes par le nord-ouest de l'Amérique, renoncèrent à ce grand projet, ils en avaient du moins tiré cet avantage que leurs marins s'étaient familiarisés avec les dangers d'une navigation dans les mers polaires, et y avaient appris que ces régions glacées étaient habitées par un grand nombre d'animaux précieux pour l'homme. Ils firent alors plusieurs voyages dans le but de s'approprier une branche de commerce riche et nouvelle, et nul doute qu'ils n'y fussent parvenus, sans la tenace persévérance des Hollandais à leur enlever le fruit de leur découverte.

      En 1610, le capitaine Jonas Poole fut envoyé par la compagnie moscovite (1) à la recherche de terres inconnues. Les glaces l'empêchant de naviguer plus au nord, il tourna vers le Spitzberg, et il y tua bon nombre de morses rosmares, espérant par là sauver à ses armateurs une partie des frais de leur expédition. Pendant son séjour, il fut surpris du grand nombre de baleines qui fréquentaient ces parages, et il en fit à son retour un rapport tellement encourageant, que la compagnie arma l'année suivante deux navires, la Marie-Marguerite, de 160 tonneaux, et l'Élisabeth, de 60, pour aller pêcher la baleine au


      (1) Cette compagnie avait été formée à Londres dans le but d'exploiter le commerce du nord de l'Europe, et de faire des découvertes.

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Spitzberg. Le commandement de l'expédition fut confié au capitaine Edje, marin expérimenté, qui emmena avec lui six Basques pour servir de maîtres aux Anglais. Cet armement fut malheureux, et les deux navires furent l'un après l'autre brisés contre les glaces. (1)

      Le peu de succès de cette tentative ne fit pas perdre courage à la compagnie; elle continua au contraire avec ardeur, et ne tarda pas à faire quelques expéditions productives.

      Telle fut l'origine de la pêche dans le nord. Tous les navires étaient montés par des officiers basques, ils étaient nécessaires au succès, et il eût probablement été facile à la France de conserver cette supériorité que plusieurs siècles d'expérience lui avaient acquise; mais les intérêts de la pêche de la baleine n'occupaient guère les hommes d'état d'alors.

      Cependant la nouvelle qu'une grande quantité de baleines fréquentaient les mers du Spitzberg ne tarda pas à se répandre, et produisit dans toute l'Europe marchande une grande sensation. Les Hollandais, prompts à saisir toutes les occasions d'accroître leur commerce, ne laissèrent point échapper celle-ci, et ils expédièrent sur-le-champ deux navires, l'un d'Amsterdam, et l'autre de Sardam; mais les Anglais ne vou-


      (1) Edge Purchas, vol. III.

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lurent point souffrir de partage, ils réclamèrent la possession exclusive de la terre et des eaux du Spitzberg, en se fondant sur la prétendue découverte de sir Hugh Willoughby, et ils contraignirent les Hollandais à prendre le large.

      L'année suivante, en 1615, ayant reçu l'avis qu'un grand nombre de baleiniers se proposaient de visiter le Spitzberg, la compagnie moscovite obtint une charte royale qui lui assurait le monopole de ce commerce à l'exclusion des étrangers et même des nationaux. Pour assurer ce droit exorbitant, la compagnie arma sept vaisseaux de guerre, qui attaquèrent successivement plusieurs Hollandais, des Français de Dunkerque et de Bordeaux, et quelques Espagnols. Non contens de leur interdire la pêche, ces navires furent dépouillés de leurs prises, et les Hollandais, qui plus que les autres excitaient la jalousie des Anglais, furent saisis et emmenés à Londres (1).

      Cet échec, qui découragea pour quelque temps la plupart des compétiteurs de la compagnie Moscovite, ne produisit d'autre effet en Hollande que d'y faire créer une société privilégiée, qui arma aussitôt quatre vaisseaux de guerre et douze de pêche, fit venir à grands frais de France des officiers et des harponneurs,


      (1) Beschryving der Walvisvangst.

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construisit d'immenses magasins pour les marchandises à venir, et entra dans la lice avec un tel degré de force, que la compagnie moscovite n'osa point cette année faire valoir ses droits.

      La pêche fut mauvaise, et les dépenses des Hollandais restèrent sans fruit.

      Malgré ces pertes, malgré les représentations énergiques de l'ambassadeur anglais sur la violation du droit exclusif de la Grande-Bretagne, les Hollandais équipèrent l'année suivante trois navires de guerre et onze de pêche, qui revinrent richement chargés.

      La lutte s'engagea de nouveau en 1616, où les Anglais reparurent au Spitzberg avec des forces supérieures; ils interrompirent la pêche des Hollandais, et les dépouillèrent des baleines prises ainsi que de toute leur artillerie.

      Cette insulte nouvelle, ces pertes toujours renaissantes, loin de décourager les Hollandais, ne firent qu'animer leur persévérance. Le capital de la compagnie était presque anéanti; cependant, en 1617, elle sollicita un renouvellement de son privilége, et, l'ayant obtenu, elle arma vingt-trois navires, qui partirent de bonne heure, furent se placer dans les baies les plus fréquentées, et lorsqu'ils rencontrèrent la flotte anglaise, ils l'attaquèrent, lui prirent un vaisseau, et dispersèrent le reste.

      L'impossibilité d'opposer des forces suffisantes

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aux Hollandais, la perte presque entière de son capital, enfin l'arrivée des Danois et des Français, déterminèrent la compagnie moscovite à faire des concessions. On convint de partager les côtes du Spitzberg en plusieurs régions qu'occuperaient les nations rivales, sans que l'on pût dans aucun cas, poursuivre les baleines dans les hâvres assignés aux autres pavillons.

      Les Hollandais s'établirent donc malgré la violente opposition des Anglais, et lorsqu'il ne fallut plus lutter que d'habileté et d'économie, ils eurent bientôt ruiné leurs compétiteurs, sans en excepter les Français, qui avaient été leurs maîtres.

      Nous avons cru devoir entrer dans quelques détails pour mettre dans tout son jour cette vérité, que ce n'est qu'à force de persévérance et en ne tenant aucun compte des sacrifices, que les nations comme les individus parviennent à s'emparer d'une industrie étrangère. Les encouragemens que notre gouvernement donne à la pêche auront peut-être pour effet de faire créer quelques compagnies, peut-être même s'en forme-t-il déjà; de grandes difficultés les attendent sans doute à leur début: puissent-elles ne point se laisser décourager par quelques années malheureuses! puissent-elles se souvenir que les Hollandais, dont les bénéfices ont été si grands qu'ils avaient construit sous le pôle toute une ville apportée à grands frais d'Amsterdam, les

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Hollandais ont commencé par perdre plusieurs millions de florins, et n'ont réussi que parce qu'ils ont persévéré! Sans doute les mêmes dangers n'existent plus, et ce ne serait pas impunément qu'une nation rivale insulterait notre pavillon; mais il existe d'autres obstacles moins redoutables en apparence et qui sont pourtant tout aussi difficiles à vaincre; de longs efforts, une ferme volonté, peuvent seuls les surmonter.

      Les Hollandais furent long-temps obligés de prendre en France des harponneurs ainsi qu'un second capitaine. Ils nommaient ce dernier specksynder (coupeur de lard); malgré ce titre modeste, il n'en avait pas moins le commandement de tout ce qui concernait la pêche. Le capitaine hollandais conduisait le navire à sa destination, c'est-à-dire dans un des havres du Spitzberg; là, ses fonctions cessaient en quelque sorte, et le specksynder prenait la direction de l'entreprise. Il fallut beaucoup de temps pour que les Hollandais, devenus familiers avec la pêche, pussent remplacer les Basques dans cet emploi. Plus tard, ce ne fut également que par une dérogation considérable à l'acte de navigation et en composant leurs équipages d'étrangers, que les Anglais obtinrent quelques succès. Ces précédens doivent faire conclure, que bien qu'il soit sage d'accorder aux marins français quelques faveurs spéciales, il serait cependant peu prudent

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d'écarter tout-à-fait de nos armemens nos auxiliaires américains.

      Peu de temps après le partage des stations de pêche, la compagnie moscovite, voyant chaque année son capital décroître, abandonna l'entreprise; quelques Français et quelques navires de la Hanse se montrèrent encore de temps à autres au Spitzberg, mais ils n'obtinrent que de médiocres résultats. La fortune des Hollandais au contraire fut toujours croissante, et ils tinrent bientôt seuls en leurs mains tout le commerce des huiles et des fanons. Lorsque la compagnie d'Amsterdam obtint une continuation de sa charte, elle fit construire des forts et divers autres établissemens pour la protection de ses vaisseaux; mais le renouvellement de ce privilége avait produit en Hollande un mécontentement général; on se récriait sur une faveur accordée dans un pays libre à quelques-uns au détriment de tous, ce qui força les États à sanctionner la création de plusieurs nouvelles sociétés.

      La pêche alors prenant de jour en jour plus d'importance, on conçut le projet de fonder au Spitzberg une ville et de lui donner, même pendant l'hiver, des habitans. Smeerenberg (1) fut bâtie, mais la mort d'une multitude de malheu-


      (1) De Smeer, gras, et Berg, mont. – Quelques auteurs mettent Smeerenburg.

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reux qui tentèrent d'y lutter contre l'hiver du pôle, fit abandonner une expérience qu'on ne pouvait poursuivre sans une horrible inhumanité.

      Les compagnies étaient entraînées à toutes ces dépenses par la pensée que les profits de la pêche seraient toujours les mêmes, et cette opinion était en quelque sorte justifiée par l'abondance des baleines, dont le nombre n'avait pas sensiblement diminué après cinquante années d'une poursuite active. Les Hollandais se laissèrent aller au désir d'élever des monumens durables, comme si le commerce ne changeait pas sans cesse de forme et de direction. L'événement ne justifia point leur attente; les baleines devinrent moins communes, il fallut les poursuivre jusqu'au milieu des glaces, il fallut s'écarter beaucoup des anciennes stations de pêche; et les énormes capitaux employés en établissemens au Spitzberg furent détruits.

      De folles dépenses faites en pure perte, des naufrages devenus plus fréquens par la nouvelle direction donnée à la pêche, enfin un produit plus incertain et moins riche, tout cela empêcha les compagnies privilégiées de solliciter bien vivement une continuation d'existence. Les États, cédant alors au vœu général, déclarèrent en 1642 la pêche libre pour tout individu.

      Cette première époque de la pêche hollandaise avait été remarquable par la richesse des prises

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et vers la fin par une extrême prodigalité. Le système de grandes dépenses était l'ouvrage des compagnies privilégiées; les expéditions particulières qui leur succédèrent furent au contraire caractérisées par une économie sévère, due principalement à un genre d'armement très convenable pour ce commerce: un armateur fournissait le corps du navire et se chargeait de diriger l'opération, un maître voilier donnait la voilure, un tonnelier les futailles, etc., sans recevoir aucun salaire; ils étaient seulement intéressés à l'entreprise et avaient droit au retour à une part proportionnelle à leurs fournitures; il en était de même pour l'équipage, et les frais étaient ainsi réduits à leur plus simple expression. Il serait fort à désirer que cet usage pût s'établir en France, nous n'aurions plus à nous plaindre de l'extrême cherté de notre navigation.

      Par ce mode d'armement la pêche prit un essor incroyable; le nombre des navires fut décuplé, et l'on en vit jusqu'à trois cents, montés par dixhuit mille matelots, expédiés dans la même année. Cet état prospère se prolongea jusque vers 1670, malgré les guerres où les Provinces-Unies se virent engagées; mais alors on avait le soin de défendre sous des peines fort sévères à tous officiers, harponneurs, etc., de s'enrôler sur des navires étrangers; la sortie des instrumens de pêche était prohibée, et l'on ne négligeait aucune précaution

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pour empêcher les autres nations de l'Europe d'entrer en partage avec la Hollande.

      Malgré le soin des Hollandais à se conserver le monopole de ce commerce, ils ne purent détruire celui de Hambourg et de quelques autres ports du Nord. Quant aux Français et aux Espagnols, les tentatives qu'ils firent de temps à autre pour le faire revivre chez eux furent tout-à-fait sans succès.

      Le gouvernement anglais voyait avec peine qu'un commerce aussi lucratif, une école de si hardis marins, fussent fermés à la Grande-Bretagne; il suspendit en conséquence la rigueur de l'acte de navigation, et permit de prendre la moitié de l'équipage à l'étranger, pourvu que le capitaine fût Anglais. Cette indulgence ne fit faire aucun armement jusqu'en 1693. Alors une compagnie se forma avec un capital de 82,000 livres sterling, et elle obtint de composer ses équipages de deux tiers d'étrangers. Malgré les faveurs du gouvernement, malgré son énorme fonds social, la compagnie était ruinée au boutde quelques années (1). La consommation de l'Angleterre en articles de pêche était pourtant alors fort considérable, et les prix en étaient élevés: suivant un auteur anglais, la Grande-Bretagne ache-


      (1) Anderson's History of Commerce, A. D. 1696.

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tait à l'étranger pour plus de 100,000 livres sterling de fanons seulement.

      En 1725, en conséquence d'un ouvrage publié par un marchand de Londres (1) sur les avantages que pourraient présenter la pêche en Angleterre, la compagnie de la mer du Sud se décida à expédier plusieurs navires au Groenland. Après des succès variés, cette entreprise nouvelle eut le sort de toutes celles qui l'avaient précédée; le capital ayant été absorbé par des pertes, on l'abandonna en 1732; cependant, pour la soutenir, peu de temps auparavant le gouvernement avait accordé une prime de vingt schelings par tonneau à tout bâtiment qui ferait la pêche dans le Nord.

      Depuis cette époque, bien que la tentative de la compagnie de la mer du Sud eût été malheureuse, peu d'années pourtant se passèrent sans qu'il se fit quelqu'armement pour le Groenland. Pour les encourager, le parlement porta la prime à trente schelings par tonneau, et exempta en même temps du service de la marine royale tous les officiers employés à la pêche.

      Enfin, en 1749, un nouvel accroissement de prime fut accordé, on la porta à quarante schelings par tonneau, et par le mêmeacte on admitau


      (1) Elking. Wiew of the Greenland trade and whale fishery. – Nous n'avons pu nous procurer son ouvrage, devenu fort rare; nous le citons d'après M. Scoresby.

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bénéfice de la loi les navires construits dans les colonies anglaises, et les étrangers professant la religion protestante qui, pendant trois années, auraient navigué sur des bâtimens anglais. Depuis lors la pêche anglaise s'accrut rapidement, et ne cessa d'être florissante. Il fallut, pour qu'elle s'établît, une prime égale au dixième de la dépense d'un armement, des lois assez sévères pour écarter les Hollandais des marchés de l'Angleterre, et enfin une entière liberté pour la composition des équipages. En effet, si l'on exigea d'abord moitié ou un tiers de l'équipage anglais, le bill de 1749, en assimilant les protestans étrangers aux nationaux, ôtait toute restriction.

      En Angleterre, comme en Hollande, les premières tentatives de pêche furent faites par des compagnies qui perdirent beaucoup d'argent, mais qui ouvrirent la route à des entreprises particulières où l'on en gagna plus encore. Ce fut un mal particulier pour un bien général. De simples armateurs auraient trouvé trop tôt les bornes de leur fortune, et n'auraient jamais consenti aux sacrifices nombreux qui devaient ouvrir la route. Sans les compagnies la pêche n'aurait pu s'établir.

      L'effet des mesures dont nous avons parlé plus haut fut si prompt que, dès l'année 1752, la flotte combinée d'Angleterre et d'Écosse se

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montait à quarante voiles, en 1754 à soixantesept, et en 1755 à quatre-vingt-deux; elle n'a pas diminué depuis.

      Quand le gouvernement jugea que la pêche était acquise au pays, qu'un grand nombre d'armateurs et de marins s'y livraient, il songea à restreindre peu à peu les faveurs qu'il avait accordées dans le principe, en limitant le nombre d'étrangers que l'on pourrait admettre, en diminuant la prime, ou bien en fixant les conditions nécessaires pour l'obtenir, de manière à ce que l'État pût tirer le plus d'avantages possible de ses sacrifices. Ainsi, dès 1755, le parlement adopta un bill par lequel chaque navire devait avoir un apprenti pour cinquante tonneaux de contenance, et la prime n'être accordée que pour quatre cents tonneaux, quand bien même le navire en eût jaugé le double (1); mais en même temps l'on posa en principe que l'armateur aurait droit à la prime si son vaisseau périssait dans le voyage.

      En 1775, on établit la distinction de la pêche du Sud et de celle du Nord; les primes accordées à cette dernière ne s'obtinrent que pour une navigation au-delà de 59° 30' de latitude nord. Vers cette époque la pêche au banc du Brésil et audelà du cap Horn devint considérable. Les Amé-


      (1) Anderson's, History of Commerce, 1755.

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ricains s'y livrèrent les premiers, et bientôt après les Anglais suivirent leur exemple; de sorte qu'en peu d'années, la pêche du Sud prit une importance égale à celle du Nord. Les baleines du Sud donnaient, il est vrai, moins d'huile et des fanons d'une qualité médiocre, mais ces désavantages étaient compensés par leur abondance et par la rencontre fréquente que faisaient les pêcheurs du cachalot, qui, outre le blanc de baleine, donne une huile d'une qualité supérieure.

      Nous avons dit que les secours d'argent donnés à la pêche lui furent retirés dès qu'elle put s'en passer sans danger pour son existence; plus tard même on ne craignit pas de faire contribuer cette industrie, ainsi que toutes les autres, à l'acquittement des charges publiques; mais dans tous les temps on fit de grandes concessions pour la composition des équipages: lors de la guerre de l'indépendance, on admit tous les navires de pêche américains au bénéfice des lois anglaises, et lors de la conquête de la Hollande par les Francais, le gouvernement anglais fit un appel à tous les pêcheurs et à tous les armateurs des Provinces-Unies, offrant à ceux qui viendraient s'établir en Angleterre, sous la seule garantie d'un serment de fidélité, toutes les immunités accordées aux citoyens de la Grande-Bretagne. Cette conduite, en apparence généreuse, n'était

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que politique: on doublait les moyens de l'Angleterre en même temps que l'on anéantissait la seule pêche qui pût entrer en rivalité avec la sienne; les meilleurs marins de la Hollande quittèrent en effet leur patrie, et depuis lors rien n'a pu y faire revivre cette industrie.

      On peut remarquer dans ce qui précède trois périodes pour la pêche: celle des Basques, qui dura jusqu'à la découverte du Spitzberg; celle des Hollandais, depuis cet événement remarquable jusqu'au milieu du dix-huitième siècle; enfin la pêche anglaise depuis cette époque jusqu'à nos jours.

Pêche des autres nations de l'Europe.

Pendant ce temps les divers États maritimes de l'Europe firent des tentatives qui, pour la plupart, furent sans succès, à l'exception des villes anséatiques, qui ont constamment soutenu la concurrence des Hollandais et des Anglais, et qui ont encore une pêche assez importante pour entretenir soixante à soixante-dix voiles.

      En 1768 le roi de Prusse détermina quelques armemens en s'y intéressant lui-même pour des sommes considérables. Cet exemple fut suivi en 1774 par le roi de Suède, qui préta 500,000 dollars à une compagnie formée à Stockholm. Mais aucun essai de ce genre ne fut fait avec plus de discernement ni suivi d'un plus prompt résultat que celui de Louis XVI en 1784. Il arma à ses frais six vaisseaux, fit venir de Nantucket les

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pêcheurs les plus habiles, et les fixa à Dunkerque par de nombreux bienfaits. Le succès fut tel, que huit ans après la France armait déjà quarante navires de pêche. La révolution, qui nous délivra de tant d'institutions funestes, nous fit perdre aussi quelques établissemens utiles; elle engloutit dans un commun naufrage, et notre pêche et toute notre marine, avec le prince qui les avait fait revivre. (1)

De l'état actuel de la Pêche.

La France est de nos jours, relativement à la pêche, dans un état pareil à celui de l'Angleterre au commencement du dix-huitième siècle; on a fait de même plusieurs expéditions infructueuses; on a éprouvé la même difficulté à former des marins expérimentés; enfin, on en est encore aux tentatives.

Pêche actuelle del'Angleterre.

Le rôle de la Grande-Bretagne est différent, sa pêche a remplacé celle de la Hollande; elle est arrivée à son maximum de prospérité, elle n'avance plus, peut-être même elle décline.

      Les Anglais se livrent à quatre sortes de pêche: la première se fait au Groenland; on y emploie des navires de deux cent cinquante à quatre cents tonneaux, d'une structure particulière, nécessitée par les parages qu'ils doivent visiter. Cette pêche diminue rapidement depuis quelques années. La seconde, dans l'ordre d'ancienneté, est celle du


      (1) Macpherson's, Annals of Commerce.

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détroit de Davis; elle ne diffère de la précédente que parce qu'elle est plus périlleuse encore. Il est difficile d'imaginer quelque chose de plus effrayant que cette navigation dans une mer resserrée, au milieu des tempêtes et des brumes épaisses du pôle, et lorsque tout espoir de retour peut être perdu d'un instant à l'autre par la réunion des glaces. Cette pêche avec ses dangers accroît chaque année d'importance, parce que chaque année les navires s'avancent plus au Nord.

      La pêche du détroit de Davis et celle du Groenland, que l'on confond sous la dénomination commune de pêche de la baleine du Nord, se font principalement dans les ports de Dundee, Aberdeen, Peterhead, Leith, Withy et Hull.

      Voici le relevé de tous les armemens anglais depuis 1814:

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TABLEAU des navires expédiés des ports de la Grande-Bretagne depuis 1814 jusqu'en 1827, pour la péche du Nord.
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Table page 27

      Les deux autres pêches se font dans le Sud, et n'offrent pas des résultats moins considérables: le port de Londres reçoit chaque année de quarante à cinquante baleiniers du Sud, qui rapportent, terme moyen, environ 250 tonneaux d'huile de spermaceti; ils ont donc donné depuis la paix environ 170,000 tonneaux, dont le prix moyen a été de 80 livres par tonneau, ce qui représente 13,600,000 (2) liv. sterlings. Voilà, suivant l'expression de Francklin, 506,858,145 francs tirés de l'eau par les baleiniers anglais depuis la paix jusqu'en 1828.

      Les valeurs créées chaque année par la pêche


      (1) C'est-à-dire, 160,068,145 francs au cours actuel de 25 fr. 50 c. par liv. st.

      (2) C'est-à-dire, 346,800,000 francs.

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anglaise s'élèvent à plus de 30,000,000 de fr. Les importations réunies de nos colonies égalent à peine le double de cette somme, et les mines d'or de toute l'Amérique n'en donnent pas autant.

      Cependant, quelqu'abondante que soit cette source de richesse, quelqu'heureuse influence qu'elle puisse avoir sur la fortune publique, un pareil chiffre passerait inaperçu et paraîtrait peu digne de l'attention spéciale du gouvernement, au milieu de tant de trésors créés chaque année par l'industrieuse activité de nos voisins, si la pêche, en même temps qu'elle concourt à l'accroissement des richesses, n'exerçait une action plus importante encore sur la force d'un État maritime, et n'était un des élémens indispensables de sa toute-puissance. La marine royale ne compte en Angleterre que trente-deux mille marins. La pêche de la baleine en entretient constamment plus de 7000, tous endurcis aux plus rudes travaux, tous exercés à la manœuvre d'un grand navire et aux dangers d'une navigation lointaine, tous enfin propres à monter immédiatement sur un vaisseau de l'État; la pêche de la baleine donne donc à l'amirauté les moyens d'accroître sur-le-champ d'une force imposante le personnel de la flotte, et cela d'une manière plus utile qu'aucune autre sorte de navigation.

      Il est d'ailleurs notoire en Angleterre que les

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meilleurs marins, les plus robustes, les plus habiles, sont ceux qui ont fait leur apprentissage à bord des navires baleiniers: et quel travail en effet peut sembler dangereux ou difficile à ces hommes qui ont constamment à lutter contre les privations et les dangers.

      De là ces efforts nombreux, de là cette active sollicitude que l'on remarque depuis près d'un siècle dans la législation de l'Angleterre pour s'approprier et se conserver cette précieuse industrie; mais, malgré tant de soins, sa supériorité lui échappe, et la pêche semble y toucher à son déclin.

Peche des Américains.

Des rivaux devenus redoutables dans beaucoup d'autres carrières s'avancent rapidement dans celle-ci et menacent d'y laisser derrière eux leurs anciens maîtres: navigateurs aventureux, les Américains semblent, plus qu'aucun autre peuple, propres à réussir dans la pêche. Cette hardiesse imprévoyante qui leur est quelquefois fatale, ici double pour eux les chances de succès; soit que leur légers navires s'approchent du pôle austral jusque par-delà les nouvelles Schetland, soit qu'un équipage trop peu nombreux affronte les ouragans des mers du Japon, partout leur témérité les sert. En même temps qu'elle est pour eux un moyen puissant d'économie, elle les conduit à une pêche plus abondante que celle de leurs compétiteurs plus prudens.

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      Les capitaines américains ont un grand intérêt au succès de l'entreprise; ils n'ont en général qu'une part dans le produit pour tout salaire, c'est à eux alors à en fixer l'importance par leur activité. Il arrive même fréquemment que le capitaine est propriétaire du navire, et qu'il pêche pour son propre compte. On conçoit aisément qu'un tel système d'armement doit être de tous le moins coûteux et le plus fécond: en effet, le capitaine qui réunit à cette qualité celle d'armateur peut se contenter d'une portion du profit composé nécessaire aux armemens communs; travaillant à sa propre fortune, son zèle est éveillé par un stimulant qui laisse aux hommes peu de repos, et l'économie ni les soins ne peuvent manquer dans une telle opération.

      Si l'on ajoute à ces considérations, que les Américains ont une traversée moins longue pour arriver aux stations de pêche; qu'ils peuvent faire avec succès de petites expéditions le long de leurs côtes jusque vers Terre-Neuve et le Labrador; que les produits de la pêche sont d'un usage général et presque indispensable aux EtatsUnis; que même les Américains sont en possession de revendre ces produits à presque toutes les nations, et principalement à leurs voisins de Cuba et du Mexique, on apprendra sans étonnement que les différens états de l'union possèdent ensemble près de deux cents navires balei-

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niers, et que déjà plusieurs fois la GrandeBretagne a dû compléter en Amérique des approvisionnemens que sa pêche avait laissés imparfaits.

      Il est probable que cette nation, qui paraît appelée à de si hautes destinées commerciales, verra sa pêche constamment prospérer jusqu'au temps où l'Océan se dépeuplera tout-à-fait devant l'homme, même dans ses parages les plus reculés; aucune autre cause ne peut détruire la pêche des Américains, et jusque-là que de richesses seront acquises!

Pêche des villes anséatiques.

En classant les diverses nations maritimes suivant l'ordre de l'importance de leur pêche, après avoir nommé l'Angleterre et l'Amérique, il semble que la France doive venir immédiatement après; tel n'est point pourtant le rang qu'elle occupe; les ports de l'Elbe l'emportent sur elle, car il est sorti jusqu'à cinquante-huit navires de ces ports dans une année, et nous sommes bien loin d'en posséder autant. On ne peut sans quelque dépit penser que Gluckstadt a expédié en 1818 dix-sept navires pour la pêche de la baleine, tandis que la France, avec ses trente-deux millions de consommateurs et sa vaste étendue de côtes, n'en armait que cinq.

      Les primes élevées, les secours de toute espèce accordés par l'Etat, ont déterminé depuis quelques armemens; mais, en vérité, l'on serait tenté de croire que les moyens d'encouragement sont

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insuffisans ou que quelque chose en paralyse l'effet, si l'on fait aujourd'hui même le dénombrement de nos navires baleiniers. (1)

      L'observation de ce qui s'est passé en Hollande depuis la paix tendrait encore à fortifier cette opinion: en effet, on a employé en Hollande un mode d'encouragement pareil au nôtre, et le résultat n'en a pas été meilleur.

Pêche actuelle de la Hollande.

Le sort de la Hollande fut à peine fixé, que le gouvernement s'occupa du soin de faire refleurir un commerce qui avait dans d'autres temps contribué si puissamment à la splendeur de sa marine. Une prime considérable et beaucoup d'autres faveurs déterminèrent la création de trois compagnies, l'une à Rotterdam, l'autre à Harlingue, et la troisième dans la Hollande méridionale; ensemble elles expédièrent cinq vaisseaux pour le Nord. En 1826, la compagnie de Harlingue équipa quatre vaisseaux, celle de Rotterdam, deux; quant à la compagnie Hollandaise, elle renonça dès lors à l'entreprise. En 1827, Rotterdam n'expédia plus qu'un navire, Harlingue, deux; enfin, en 1828, un seul navire est parti pour le Groenland; faible et dernier effort de la compagnie de Harlingue.

      Toutes ces expéditions ont échoué, non pas parce que les frais d'armement étaient trop con-


      (1) Nous avons expédié en 1829, sept navires pour la pêche de la baleine.

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sidérables, non pas parce que la pêche était mauvaise dans le Nord, mais uniquement parce qu'elles étaient confiées à des mains inhabiles, à des capitaines, à des matelots inexpérimentés. En effet, tandis que la moyenne des prises pour un vaisseau anglais était, en 1827, d'un peu plus de treize baleines, que plusieurs en prenaient jusqu'à vingt-sept, les trois vaisseaux hollandais n'en tuèrent ensemble que cinq. Ces opérations ont toutes manqué, comme en France, par le point essentiel, par la composition de l'équipage.

Pêche actuelle de la France.

Nos armemens pour la pêche furent interrompus par la révolution; vingt années se passèrent sans qu'il en fût fait de nouveaux; les traditions se perdirent; les Américains que Louis XVI avait attirés à Dunkerque moururent, pour la plupart, ou retournèrent dans leur patrie, et la paix, en rendant aux autres branches de notre commerce maritime leur prospérité, ne put de même faire revivre la pêche de la baleine. Plusieurs entreprises ont été faites depuis, mais si mal dirigées, à l'exception d'un bien petit nombre, qu'elles ont été promptement abandonnées. Aujourd'hui nous n'avons plus de pêche, car on ne peut donner ce nom aux sept ou huit navires que nous expédions encore chaque année, puisqu'un armateur étranger en a le plus grand nombre, et que presque tous ceux qui les montent sont étrangers.

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Le temps n'est pas éloigné peut-être, où, malgré les efforts constans du gouvernement, nous ne posséderons que deux ou trois navires baleiniers; mais quand bien même ces tristes prévisions ne devraient point se réaliser, lors même que l'énorme prime accordée aux armemens français soutiendrait ceux qui se font déjà, on conviendra néanmoins qu'il nous reste beaucoup à faire, puisque la pêche de toute la France n'égale pas celle d'Altona.

      En résumé, les Anglais, les Américains et les villes de la hanse sont les seuls peuples qui fassent par la pêche de véritables profits. La France, la Hollande et les États maritimes du deuxième ordre en sont encore aux tentatives; et pourtant quelque grands que soient les profits de l'armateur anglais ou américain, ils devraient être bien plus considérables pour nos compatriotes, si l'on ne tient compte que du coût de l'armement et de la valeur des prises.

Que la pêche de la baleine donne de grands profits à ceux qui s'y livrent.

Nulle entreprise ne peut long-temps durer si elle ne donne à celui qui la tente un prix convenable de son travail. Cet axiome d'économie politique devrait seul faire conclure que l'industrie des armateurs pour la pêche reçoit un ample salaire, puisque depuis nombre d'années on ne cesse de s'y livrer. Cependant, comme il arrive parfois que le besoin de conserver pour des temps meilleurs des relations établies, ou

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même le désir de se faire une sorte de célébrité dans le commerce, font persévérer dans des entreprises d'un produit fort douteux, il est nécessaire d'établir par des preuves directes la vérité de ce que nous avons avancé: que la pêche donne de grands profits à ceux qui s'y livrent.

      Les tableaux que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs, et où nous présentons un nombre infini d'opérations, seront sans doute une démonstration suffisante. (Voy. à la fin, Tabl. de la pêche holl.)

      L'on voit par le premier tableau que, pendant une période de 107 années, les Hollandais ont dépensé, pour faire la pêche au Groenland, 177,893,970 florins; que le produit de l'opération a été de 222,186,770 florins, ce qui laisse une balance favorable de 44,292,800. = D'où l'on peut tirer, en divisant par 107, qu'une dépense annuelle de 1,662,560 florins, a donné un bénéfice annuel de 413,952 florins, c'est-à-dire environ 25 pour cent. = Le deuxième tableau donne des résultats plus favorables encore, puis que 40,677,610 ont donné un produit de 10,964,872; on en peut conclure que le capital employé a donné chaque année 27 pour cent d'intérêt.

      Ces données sont étendues, et il est facile d'établir sur une aussi large base un calcul de probabilité tout favorable. Que si l'on objecte

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combien, depuis l'époque à laquelle remontent ces calculs, les choses ont changé de face, combien ont varié le prix des armemens, les difficultés de l'entreprise, l'abondance des baleines, etc., nous répondrons par les faits suivants, que nous empruntons encore à l'excellent ouvrage du capitaine Scoresby, et dont par conséquent on ne contestera point l'exactitude.

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TABLEAU DES DÉPENSES ET DU PRODUIT D'UNE OPÉRATION DE PÊCHE DANS LE NORD. DÉPENSES.
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      Un capital de 8,000 1. st. employé à la pêche de la baleine avait rapporté après quinze années de travail, 19,473 1. st. 10 s. 2 d., tous les frais déduits, et cela non compris la valeur du navire tout équipé pour un seizième voyage, ce qui porte réellement le bénéfice à près de 26,000 1. st. Ainsi cette opération avait donné, outre les intérêts à cinq pour cent, une prime annuelle de près de vingt-deux pour cent. Certes il est peu d'entreprises commerciales qui présentent d'aussi brillans résultats. L'on doit convenir que la valeur de l'huile et des fanons était alors plus grande qu'aujourd'hui; mais d'un autre côté la plupart des années comprises dans le tableau sont des années de guerre, où les armemens, les primes, le salaire des matelots étaient aussi à un prix beaucoup plus élevé. La différence dans les frais compense bien la moindre richesse des retours.

      Que la pêche devrait donner en France plus de profits qu'en Angleterre.

      Si la pêche présente de grands avantages à l'armateur anglais, combien plus n'en devrait-elle pas donner en France! Il est facile en effet de prouver qu'un armement pareil à celui dont nous venons de parler, coûterait aujourd'hui dans nos ports moins de 8,000 liv. sterl.

      Nous avons sous les yeux le prospectus d'une opération qui se monte actuellement au Havre, où l'on ne porte la totalité des dépenses, pour

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un navire de 400 tonneaux (1), qu'à 200,000 fr., et il faut considérer encore que cette somme est exagérée, parce que les directeurs de l'entreprise ont sagement pensé qu'il valait mieux prendre une évaluation plus élevée, afin d'éviter aux actionnaires un nouvel appel de fonds, quels que fussent les frais imprévus.

Armement d'un navire de 400 tonneaux, pour la péche de la baleine aux côtes de Patagonie.

Page 39 table

      Il est évident qu'on fera sur le coût du navire, sur le prix des futailles, sur l'assurance, des économies qui réduiront à 185,000 ou 190,000 fr. cette somme de 200,000 fr. demandée.


      (1) L'armement anglais cité plus haut n'était que de 300 tonneaux.

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Or, voici ce que l'expédition pourra produire, en n'admettant qu'un succès médiocre.

      Un navire de 400 tonneaux doit rapporter, s'il est bien dirigé, de 3,000 à 3,500 barils d'huile; nous nous contenterons d'évaluations beaucoup moins élevées, et nous prendrons pour base de notre calcul un retour de 2,000 barils d'huile avec une quantité proportionnelle de fanons.

      Nous aurons donc:

Table at page 40

      Les frais pour les opérations suivantes ne s'éleveraient pas à 60,000 fr., mais quand bien même on les porterait à 80 mille, si l'on admet un succès moyen de 2,000 barils d'huile par expédition, on trouvera qu'après dix ans, cette opération aura donné, non compris les intérêts à 5 pour 100, une somme de plus de 800,000 fr., et qu'il resterait encore le navire et ses apparaux, ce qui porte à près de 50 pour 100 par an le produit du capital employé.

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      De tels résultats semblent au premier abord exagérés; cependant si l'on vient à considérer que l'huile ne vaut en Angleterre que 600 fr. le tonneau, et goo en France; que le prix relatifdes fanons est dans une proportion analogue; que les Anglais n'ont plus aucun secours de l'État, tandis que nous obtenons une prime de go ou de 180f. (1) par tonneau; en un mot, que de deux opérations pareilles l'une donnera nécessairement en France cinquante pour cent plus de profit qu'en Angleterre, on est forcé d'admettre la vérité des calculs que nous venons de présenter. Mais si l'on ne peut nier leur exactitude, comment comprendre que nous ayons huit navires baleiniers, tandis que la pêche anglaise emploie près de 200 voiles et plus de 60,000 tonneaux?

      La faute en est-elle au gouvernement? Non sans doute, sa libéralité envers cette industrie en est la preuve; toutes les demandes des armateurs ont été accueillies avec bienveillance, des dispenses de service militaire ont été accordées, et l'on a même donné quelques croix à des marins qui s'étaient signalés: nous remarquons ce fait, parce qu'il était surtout propre à stimuler le zèle de ces hommes accoutumés à estimer bien plus haut l'honneur que la richesse.


      (1) Suivant la latitude à laquelle on fait la pêche.

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      Avouons-le donc, ce ne sont point les gouvernans qu'il faut accuser, c'est principalement le commerce. Pourquoi tant de timidité à se livrer à une opération nouvelle, quand on en essayait une multitude d'autres bien moins raisonnables? pourquoi cette crainte si grande de risquer quelqu'argent dans une entreprise d'un haut intérêt national, lorsque tant de millions étaient dissipés infructueusement pour la patrie?

      Un armateur étranger a profité seul de la libéralité de l'État. Si quelques tentatives ont été faites de temps à autre, le manque absolu d'expérience a fait échouer la première campagne, et cela seul a suffi pour faire abandonner à tout jamais l'entreprise. Ce n'est pas ainsi que les Hollandais, que les Anglais ont conquis leur supériorité dans la pêche; une fois convaincus par un mûr examen que cette affaire était bonne, rien n'a pu les en détourner: aucune perte, aucune crainte n'a ralenti leur persévérance; cette constance a été doublement récompensée, et par la fortune et par cette satisfaction si grande que l'on éprouve à servir son pays.

      Beaucoup de temps a été perdu qu'on aurait pu mettre à profit pour établir des compagnies, étendre notre consommation, multiplier le nombre de nos armemens, etc. Ces quinze années de paix qui ont été accordées à notre active industrie auraient suffi peut-être pour rendre la

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pêche française rivale de celle de la Grande-Bretagne. Cependant on n'a rien fait, et nous ne sommes que de bien peu plus avancés qu'en 1814, malgré les trois millions dépensés en primes, puisqu'ils n'ont pas servi à former cent pêcheurs français.

      Tout peut encore se réparer: lorsque nos capitalistes, lorsque nos armateurs auront ouvert les yeux aux avantages considérables que présente cette opération, l'empressement que l'on mettra à s'y livrer compensera le long oubli dans lequel elle est restée. Si nos négocians les plus habiles n'ont pas craint de faire entreprendre de périlleux voyages de découverte dans le seul but d'ouvrir de nouvelles voies au commerce, doit-on supposer qu'ils resteront, dans cette circonstance, insensibles au bien général? Quelque gloire d'ailleurs doit être le prix de leurs tentatives.

De ce que le gouvernement peut faire encore pour la pèche de la baleine.

Le gouvernement a beaucoup fait pour le succès de la pêche, et nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire aujourd'hui d'ajouter à ses sacrifices. Peut-être même pourrait-on accuser l'ordonnance de décembre dernier d'une libéralité exagérée; car les primes ne sont après tout qu'un impôt prélevé sur tous les membres de la cité au profit de quelques uns; c'est un privilége qui ne peut s'accorder que pour le motif d'une grande utilité publique, et dont il faut toujours diminuer le poids autant qu'il est possible. Or il résulte de

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la dernière ordonnance qu'un navire de 500 tonneaux gagne une prime de go,ooo fr. par une navigation de quatre à cinq mois; ce n'est pas là donner un simple encouragement à la pêche, c'est en faire tous les frais; et qu'on ne s'y trompe pas, l'avantage que cette industrie doit en retirer n'est qu'illusoire: il est évident que plusieurs spéculateurs enverront leurs bâtimens dans le seul but d'obtenir la prime et non pas de faire la pêche; ils reviendraient à vide que l'opération serait encore assez belle. Cette mesure fera, nous n'en doutons pas, mettre à la mer plusieurs navires, mais il est moins certain qu'elle forme des baleiniers. L'impulsion factice qu'elle aura donnée à ce commerce s'éteindra promptement sans avoir produit des fruits durables. La pêche anglaise a pu s'établir au moyen d'une prime égale au dixième des frais de l'armement; sommes-nous donc si loin des Anglais dans l'art de naviguer, qu'il soit nécessaire de nous donner le tiers de nos dépenses?

      Si l'extrême générosité du ministère nécessite quelque critique, c'est surtout dans la manière dont les primes sont graduées. Il suffirait, pour justifier notre remarque, d'observer que l'on accorde une prime de go fr. pour la pêche dans le Nord, et que l'on double cette somme, déjà trop élevée, pour les navires qui passeront le 60o degré de latitude. Or, la pèche du Groenland ne

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peut se faire qu'entre le 70° et le 80o degré, et c'est aussi une pêche du Nord. Pour la pêche du détroit de Davis, que l'on avait sans doute seule en vue, on ne peut espérer aucun succès en-deçà du 62o degré. Pourquoi donc doubler la prime pour une chose que les pêcheurs ne peuvent éviter de faire? (1)

      Au reste, si quelques erreurs se sont glissées dans un travail, sous plusieurs rapports recommandable, elles seront, dans tous les cas, réparées promptement, puisqu'une nouvelle législation doit être présentée aux Chambresen 1832; cependant d'ici là, on éprouvera peut-être le besoin de modifier l'ordonnance dans plusieurs de ses parties, non pas seulement parce qu'elle pourrait donner lieu à une fraude grave qu'il serait difficile d'atteindre, mais encore parce que le commerce change chaque jour de face et de direction. Il est nécessaire de suivre ses différentes phases pour lui offrir toujours une protection bien en rapport avec ses besoins nouveaux, et surtout pour ne lui imposer jamais d'inutiles liens. Cette protectionne peut durer qu'un tempslimité: il est quelquefois utile de guider les premiers pas d'une industrie naissante, mais lorsqu'elle est parvenue à son entier développement, quand


      (1) Jamais les Anglais n'ont accordé de primes pour une navigation en-deçà du 59o degré 30 minutes.

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l'âge de la force est arrivé pour elle, c'est la liberté seule qu'elle demande; qu'on lui donne alors un champ vaste à parcourir, et, libre de toute entrave, elle rendra bientôt avec usure à la société les secours qu'elle en a reçus au temps de sa faiblesse.

      Telle a été la marche de la pêche en Angleterre: il en sera peut-être de même en France. Alors il sera sage de restreindre, autant que possible, la durée des sacrifices, et de ne pas les prolonger au-delà du temps absolument nécessaire. Il faudra imiter l'exemple de nos voisins, et diminuer graduellement une dépense qui serait sans but, si elle ne devait jamais déterminer d'opérations avantageuses par elles-mêmes, indépendamment de tout secours.

      On doit aussi remarquer dans les dispositions de l'ordonnance, de combien d'incapacités sont frappés les étrangers. C'est aller bien vite et s'aveugler peut-être sur nos propres moyens. Nous avons et nous aurons encore long-temps besoin d'auxiliaires. Qu'on se rappelle que les Anglais avaient cent baleiniers, quand ils crurent possible d'assurer aux seuls nationaux les faveurs accordées par l'État, et qu'on se souvienne aussi que nous ne pourrions pas réunir huit équipages complétement français.

      Il est encore un point sur lequel nous croyons nécessaire d'appeler l'attention des hommes d'État.

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      Si l'on obtient le succès que l'on désire, si notre pêche prend quelqu'importance, a-t-on bien songé aux moyens d'en écouler les produits? Que l'Angleterre arme 200 navires, qu'elle reçoive chaque année 25 ou 30,000 tonneaux d'huile sans que le prix en soit altéré, nous le comprenons par l'usage général qu'on en fait pour l'éclairage, pour la peinture, pour le graissage des machines, etc.; en France, on ne connaît à l'huile de baleine qu'un seul emploi, la préparation des cuirs. L'habitude, cette loi qu'il est si difficile d'abroger, empêche de substituer les huiles animales aux huiles de graines dans l'éclairage, on les y admet tout au plus lors d'une excessive disette de ces dernières.

      Quelque faible que soit notre approvisionnement annuel en graisse de poisson, nul doute qu'il ne soit en rapport avec nos besoins, puisque l'on n'en tire pas une livre de l'étranger. Que si l'on en jette tout à coup une quantité double sur le marché, quelle dépréciation dans les prix cette surcharge va causer!

      L'État devra-t-il ajouter aux primes pour compenser cette diminution dans les profits présumés de la pêche? alors plus cette industrie serait en apparence florissante, plus elle nous coûterait cher, et l'on ne voit pas trop où les sacrifices pourraient s'arrêter. Cette observation est grave,

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et elle reçoit une nouvelle importance lorsque l'on considère que la pêche n'est dans un grand état de prospérité que chez les Anglais et les Américains, et que ces peuples n'ont point d'huile de graines: peut-être même toute la question est-elle là.

      Il serait indispensable de rechercher si l'on ne peut, par quelque moyen, accroître en France la consommation des produits de la pêche. Une action indirecte du gouvernement sur cet accroissement pourrait avoir de bons effets: pourquoi quelque récompense ne serait-elle point promise à ceux qui appliqueraient à de nouveaux usages l'huile de baleine, qui la rendraient tout-à-fait propre à l'éclairage, à la fabrication des savons, du gaz hydrogène, etc? Pourquoi ces produits ne jouiraient-ils pas, pendant un temps limité, d'une légère faveur sur les droits d'octroi des grands centres de consommation? Pourquoi l'État ne les adopterait-il pas exclusivement pour les services publics? Pourquoi n'en favoriserait – on point l'exportation? Tous ces moyens de protection coûteraient moins que des primes élevées, et leur action serait plus certaine.

      On n'a pas cru devoir y recourir jusqu'ici, et en cela il y a eu quelque inconséquence; car, tandis que l'on proclamait l'utilité de la pêche et la nécessité de la servir à tout prix, certaines administrations repoussaient impitoyablement

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dans les adjudications publiques plusieurs de ses produits, quels que fussent d'ailleurs leur bas prix et leur supériorité sur les matières analogues dont on s'était servi jusqu'alors.

      Ici l'on nous arrête, et l'on nous objecte que protéger ainsi la pêche, ce serait nuire à des fruits de notre sol, aux cires, aux graines oléagineuses, etc. Peut-être pourrait-on débattre la question de savoir quel mal il en résulterait, et si la terre cesserait de donner un produit lorsqu'elle ne porterait plus de navette ou de colza?. Si le maïs, le tabac, la betterave, etc., ne pourraient pas les remplacer avec avantage? Mais ce n'est point ici le lieu d'élever une telle discussion, et l'on cessera, dans tous les cas, de craindre pour nos producteurs, en jetant les yeux sur les états de balance du commerce; on y verra que nous achetons au-dehors, chaque année, pour près de 1,500,000 de cire, et pour 20,000,000 d'huile. Ainsi donc, en faisant porter principalement sur la production étrangère les effets de la concurrence, il faudrait que la France possédât 100 navires de pêche avant que nos cultivateurs en souffrissent; qu'ils se rassurent..... (1)


      (1) On interpréterait mal notre pensée si l'on en déduisait que nous désirons la prohibition des huiles ou des cires étrangères. Nous ne mettons en avant ces idées que comme

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Conclusion.

      Il est temps de terminer ces observations, dont le but n'est pas d'instruire, mais seulement d'engager à des recherches plus sérieuses.

      Nous avons esquissé l'histoire de l'établissement de la pêche chez les nations modernes; nous avons montré son action puissante sur leur prospérité maritime; nous avons compté les millions gagnés à la pêche par la Hollande ceux que l'Angleterre en tire chaque année, et après nous être convaincus que nous sommes dans une position plus avantageuse que les armateurs anglais, nous avons exhorté nos concitoyens à prendre leur part de cette riche dépouille de l'Océan. Une seule pensée a pu nous déterminer à publier nos recherches: l'espoir d'attirer de nouveau l'attention publique sur un objet qui touche de si près à la prospérité générale. Nous croirons avoir satisfait à notre dette envers le pays si l'appel que nous faisons au commerce détermine un seul armement: il ne faudrait en effet que quelques tentatives heureuses pour donner un vaste essor à cette industrie, qui en féconderait à son tour plusieurs


de simples renseignemens. Une enquête libre à laquelle seraient appelées toutes les parties intéressées, pourrait seule permettre de prendre une décision sur un sujet si grave; or il est fort douteux qu'une prohibition soit jamais le résultat d'une enquête libre.

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autres. Nous verrions alors nos nombreux vaisseaux sillonner dans tous les sens l'Atlantique, porter aux peuplades de l'Océanie les produits de notre industrie, y faire naître les besoins de notre civilisation, et nous préparer ainsi des armes pour balancer un jour l'influence de l'Angleterre sur cet immense marché que promet l'avenir.

FIN.

DE LA PÉCHE HOLLANDAISE AU GROENLAND PENDANT UNE PÉRIODE DE CENT SEPT ANNÉES. (1)
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(1) Les élémens de ce Tableau se trouvent dans le Nieuwe Beschryving der Walvisvangst, mais avec trop de détails pour notre sujet: nous nous sommes contenté de l'extrait qui en a été donné par le capitaine Scoresby.

DE LA PÉCHE HOLLANDAISE AU DETROI DE DAVIS, PENDANT UNE PÉRIODE DE SOIXANTE ANS.
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Source.
A de la Jonkaire.
      Considérations sur la Pêche de la Baleine / par A. de la Jonkaire
Paris: Chez P. Dufart, Libraire, 1830.
    51 pages, 2 folded pages of plates ; 23 cm

This transcription used images at the
Hathi Trust.


Last updated by Tom Tyler, Denver, CO, USA, Jul 21, 2025


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